Un autre dominicain, le R. P. Gardet, prêche à Sainte-Clotilde. L'orateur est grand, un peu maigre; il a des lunettes; mais il a aussi une jolie main, pour souligner sa parole, toujours élégante, et un joli organe, pour la rendre plus attrayante encore et plus persuasive. Ou je me trompe fort, ou le P. Gardet, qui est assez jeune, doit être une des espérances de son ordre, et son nom, moins connu actuellement que celui du P. Monsabré ou du P. Feuillette, ne tardera pas à se répandre. Sa modestie ne s'offensera pas, je l'espère, de cet éloge mérité, s'il lui tombe sous les yeux. Il aura toujours la ressource de me répondre ce que Massillon répondit à un auditeur qui venait de lui adresser des compliments: «Ce que vous me dites là, le diable me l'avait déjà dit avant vous.» Le public de Sainte-Clotilde ressemble beaucoup à celui de la Madeleine. C'est le même monde, ou à peu près; c'est par suite la même attitude, et la même disposition d'esprit et d'âme. C'est un public croyant, en général, sympathique à la personne et à l'enseignement religieux du prédicateur, mais dont la foi est une foi moderne, un peu endormie, et assez oublieuse, en temps ordinaire, de l'idéal évangélique que le prédicateur du carême a mission de lui rappeler.

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L'ABBÉ PERRAUD

Je n'ai pu entendre l'abbé Perraud, chanoine d'Autun, frère de Mgr Perraud, évêque d'Autun et membre de l'Académie française, prêcher à Saint-Roch que mercredi soir à 8 heures et demie. Ces conférences du soir, réservées surtout aux hommes, mais où les femmes peuvent venir, et où elles viennent, sont très suivies. En raison de l'heure, et peut-être de l'auditoire, elles n'ont pas tout à fait le caractère des grands sermons du dimanche où il doit y avoir plus de solennité; elles sont intimes et familières. Si j'ai bien compris l'intention et l'accent de l'abbé Perraud, ces conférences sont de véritables causeries du soir auxquelles se laisse aller sans apparat, sinon sans étude, un excellent prêtre, qui ne cherche pas trop à bien parler, et qui veut moins préciser le dogme dans des esprits un peu éloignés du catéchisme, que réveiller la religion dans des âmes restées pieuses, malgré l'incertitude de leur foi et l'intermittence de leurs pratiques.

L'abbé Perraud est un homme charmant, plein d'une onction vraie où l'on ne sent rien de fade, ni de mielleux, plein d'une candeur et d'une simplicité tout évangéliques, qui doivent agir sur ceux mêmes qu'il ne persuade pas et lui faire un ami inconnu de l'auditeur dont il n'a point modifié les convictions. Sa figure respire et sa voix exprime une charité parfaite. On entre tout de suite en communication, sinon en accord, avec lui. Je lui ai entendu louer, sans embarras, la pureté morale d'un païen, Cicéron, et la fierté morale d'un protestant, Ernest Naville. Ce libéralisme, moins rare que ne le croient les esprits forts, mais qui n'en est pas pour cela moins méritoire, m'a vivement touché. L'abbé Perraud nous a parlé doucement, posément, pendant près d'une heure, sans faire une phrase qui visât à être une phrase, des devoirs de l'homme, devoirs envers Dieu, envers la famille, la patrie et l'humanité. Ce n'est pas, me direz-vous, un sujet bien neuf. Eh! mon Dieu, non, et l'abbé Perraud lui-même ne le pense pas; c'est une leçon de philosophie morale faite par un prêtre, mais très bien faite, je vous assure, très pénétrante et très persuasive. Les patriotes de profession--et il y en a--ne parlent pas tous de la patrie avec autant de chaude simplicité que l'abbé Perraud. J'ai entendu, en différents endroits, bien des philanthropes; je n'en sais guère, non plus, pour parler mieux que lui, plus dignement et plus fortement, de nos devoirs humanitaires. J'ignore et je n'ai pas à chercher si ces conférences de Saint-Roch opéreront des conversions nombreuses. Ce que je puis dire et ce que je tiens à dire, c'est qu'elles sont intéressantes et salutaires, en tout état de cause, comme de pures homélies dont la pureté même est déjà un premier rafraîchissement.

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L'ABBÉ BRETTES

L'abbé Brettes, le prédicateur de Saint-Thomas-d'Aquin, est un sermonnaire assez coloré. Sa voix est pleine et sonore, un peu grasse et un peu molle par moments, du moins pour mon goût, mais qui ne manque ni de charme, quand elle s'adoucit, ni d'éclat, quand elle s'élève. Sa parole est abondante et imagée, un peu familière quelquefois et un peu lâche, mais agréable, en somme, et dont l'impression, sans être ineffaçable, n'est pas déplaisante. Il prêchait sur la transfiguration de Jésus où il montrait le symbole de la transformation même du chrétien par la pénitence, la prière et le recueillement. Il avait pris pour texte ces lignes empruntées au chapitre XVI, l de l'Évangile selon Saint-Mathieu: «Jésus, ayant avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena à l'écart sur une haute montagne, et il se transfigura en leur présence. Son visage parut resplendissant comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige.» C'était un beau sujet et un beau texte, trop beau peut-être, car on s'attend à être ébloui. Un peu de la poésie religieuse d'un Châteaubriand ou d'un Lamartine n'aurait pas nui, en pareil cas, au sermon de l'abbé Brettes. Mais c'est là probablement un vœu trop profane! Le devoir d'un chrétien n'est pas d'être lettré, mais d'être attentif et soumis, ce qui n'est pas la même chose.