L'Allemagne. Le Moniteur officiel de l'empire allemand a publié une note ainsi conçue:
«Le ministère d'Alsace-Lorraine a pris aujourd'hui, 28 février, la décision suivante:
«A partir de mardi 3 mars 1891 à huit heures du matin, l'ordonnance du 22 mai 1888 relative à l'obligation des passe-ports devra être appliquée dans toutes ses dispositions; en particulier, tous les adoucissements se rapportant à la circulation sur les chemins de fer avec des billets pris pour traverser le pays d'une frontière à l'autre sont supprimés.»
C'est là évidemment la réponse faite par le gouvernement allemand à la résolution prise par les peintres français de s'abstenir de toute participation à l'Exposition de Berlin. Ainsi donc, c'est sur les pays annexés que retombent les conséquences de l'incident qui vient de se produire. C'est là un coup que nous devons ressentir vivement, bien qu'il fût prévu, car c'est une douleur pour nous de voir les populations d'Alsace-Lorraine frappées uniquement parce qu'on sait qu'elles ont conservé l'âme française, et pour des faits où elles ne sont pour rien.
Et maintenant, sur qui doivent peser les responsabilités? Il est délicat de se prononcer, mais le sentiment général est qu'on a eu tort d'accentuer outre mesure la signification que devait avoir la participation des peintres français à l'Exposition de Berlin. Il était excessif, pour faire réussir cette négociation, de charger la mère de l'empereur d'une véritable ambassade. Certes, la veuve de l'empereur Frédéric a été traitée par la population parisienne avec courtoisie et respect. Elle se plaît à le reconnaître elle-même, et ce serait lui faire injure que de supposer un instant qu'elle pût apporter, dans ce débat qui divise deux peuples puissants, un autre témoignage que celui des faits. Mais ce qui est vrai, c'est que sa présence prolongée a vivement ému la population parisienne qui a pensé que, grâce à l'Exposition de Berlin, on voulait engager notre pays plus qu'il n'était nécessaire, et l'opinion a agi de tout son poids, dans une question où les artistes eux-mêmes étaient divisés.
L'opinion, sur certains points--et toujours, il ne faut pas manquer de le dire, en dehors de la présence de l'Impératrice--s'est manifestée d'une façon un peu chaude. Mais, dans un pays où la discussion est libre, on ne saurait s'en étonner et on ne peut demander à deux millions d'hommes d'agir en diplomates. Au surplus, faut-il leur donner la conduite des diplomates comme un modèle à suivre? Ils ont fait en cette circonstance assez triste figure et ils sortent de l'aventure quelque peu malmenés. Ils en sont réduits à constater des faits qu'ils auraient dû prévoir. Ils ont commis des imprudences dont le public, dans sa simplicité, a su fort heureusement se garer. Les artistes français ont exposé dans plusieurs villes d'Allemagne; ils auraient pu, peut-être, exposer à Berlin, si les choses avaient été menées avec discrétion. Or, ce sont précisément ceux chez qui la discrétion devrait être une qualité de métier qui ont voulu transformer leur participation en manifestation de cordialité, alors qu'elle devait rentrer tout, simplement dans la catégorie des relations nécessaires entre deux peuples qui ne sont pas en guerre.
La foule a été, cette fois, plus clairvoyante que ceux qui sont chargés de la conduire.
La question égyptienne.--De temps à autre quelques faits nouveaux viennent rappeler que la question égyptienne est toujours ouverte et, en même temps, qu'elle est plus éloignée que jamais de recevoir une solution. En dernier lieu, le gouvernement anglais a décidé la réoccupation de Tokar, qu'il considère comme une position stratégique nécessaire à ses opérations, et, dans un autre ordre d'idées, il a autorisé le juge Scott, conseil judiciaire du gouvernement égyptien, à proposer et à faire prévaloir dans l'administration de la justice une réforme qui constituerait l'élimination à peu près complète de la France, jusqu'ici représentée, sinon prépondérante, dans la composition des tribunaux mixtes. Il y aurait donc là, par une voie détournée, la violation d'un acte international consenti par toutes les puissances intéressées. Sur ces entrefaites, M. Labouchère a présenté à la Chambre des communes une motion tendant à mettre le gouvernement britannique en demeure de faire connaître enfin le terme qu'il compte fixer à son occupation en Égypte. Sans se faire d'illusion sur la portée et la sincérité de l'opposition que le cabinet de Londres rencontre à ce sujet dans le parlement--car, au fond, l'évacuation de l'Égypte n'est désirée par personne de l'autre côté de la Manche--il est intéressant de constater que, une fois de plus, le chef du Foreign office a fait une réponse dilatoire, de laquelle il résulte ce qu'on savait déjà, c'est-à-dire que l'Angleterre se trouve bien en Égypte et n'a nullement l'envie d'en sortir.
Il est probable que ces incidents donneront lieu à de nouvelles déclarations de la part du gouvernement français, car notre représentant au Caire, M. d'Aubigny, a été appelé par le ministre, évidemment pour lui fournir les éclaircissements nécessaires. L'affaire viendra donc encore une fois à la tribune de la Chambre.
Au Dahomey.--L'attitude du roi Behanzin, qui reste toujours plus que suspecte malgré la correction qu'il apporte dans ses relations avec les autorités françaises, commande la plus grande attention. Nous avons parlé des marchés qu'il a déjà passés avec des maisons allemandes et anglaises dans le but de munir ses soldats de fusils à tir rapide, car on dirait que le premier effet de la civilisation importée en Afrique a été de donner aux nègres eux-mêmes cette fièvre d'armements à outrance qui est, depuis longtemps, la maladie de l'Europe. Nous ferons donc bien de prendre nos précautions, afin d'être prêts dans le cas d'un retour offensif.