--Hélas! c'est justement notre passé qui nous accable. Nous ne pouvons pas refaire tout cela, n'est-ce pas? Alors mieux vaut nous contenter de regarder en nous croisant les bras.

Plût à Dieu que cette sagesse eût été suivie par les peintres dont la décoration d'une salle du palais public de Sienne, consacrée à la mémoire de Victor-Emmanuel, me suggérait cette réflexion!

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Ce qui est vrai pour les choses de l'art l'est pour toutes les autres, et en particulier à Rome. Chez les rejetons des nourrissons de la louve, fleurit haut et vivace l'orgueil de sortir d'aïeux qui ont conquis le monde. «Tu regere populos, Romane, memento!»... le Romain s'en souvient parfaitement, mais il fait comme le fils d'un grand homme, qui se garde de chercher à glaner dans le champ de lauriers qu'a moissonné son père. Au surplus, il n'y a plus de monde à conquérir, hormis le continent noir que toutes les nations européennes s'arrachent par lambeaux. Les Italiens envoient des colonnes expéditionnaires à Massouah pour faire comme les autres, et c'est pour cela aussi qu'ils cuirassent de gros navires, qu'ils fondent des canons de 110 tonnes, qu'ils coulent leur armée dans le moule germanique--amour-propre de jeune royaume encore exalté par la vanité méridionale. Mais, au fond, ils se sentent vieux comme le monde, et trouvent qu'après avoir tant fait, ils peuvent se reposer.

Après la grandeur de la République romaine et la splendeur des Césars, ce sont les guerres intestines et les agitations politiques, les crimes et les intrigues, les conspirations et les sociétés secrètes, une floraison prodigieuse d'art et d'intellectualité sous toutes ses formes, qui ont épuisé leur sève. Maintenant ils se regardent vivre. Et, si Rome est plus indolente encore que les autres grandes villes italiennes--Naples excepté, qui de tout temps a lézardé au soleil, sans passions et sans désirs--c'est que Rome ne se considère pas comme une des villes de l'Italie, mais comme l'Italie même. Devenue capitale d'un État fait de lambeaux épars depuis mille ans, il lui semble que les faisceaux au chiffre glorieux S. P. Q. R. ont de nouveau soumis les peuples. Elle a absorbé et faite sienne la grandeur des républiques de Gênes et de Venise, la richesse de la Lombardie, la magnificence de la Toscane, et tout ce poids lui pèse sur les épaules. Elle contemple le passé, elle jouit du présent, elle attend l'avenir.

Voilà bien des mots pour dire que les Romains sont paresseux. C'est qu'en effet ce n'est pas absolument de la paresse, et il leur déplaît fort qu'on emploie à leur endroit ce substantif désobligeant. L'interprétation de mon ami de tout à l'heure--un Romain--est vraiment la bonne. Et puis il y en a une autre. L'autorité pontificale qui a pesé sur eux pendant tant de siècles n'a pas peu contribué à les endormir dans une paix conventuelle que ne troublaient guère les bruits et les agitations du dehors, soigneusement arrêtés comme des produits dangereux aux frontières des États de l'Église. Ils ne faisaient rien parce qu'ils n'avaient rien à faire, parce que surtout ils ne pouvaient rien faire, et la douce habitude leur en est restée.

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Très ardente et très intelligente pourtant, cette jeune bourgeoisie de Rome capitale, mais point encore rongée par les inquiétudes vagues, les agitations énervées, les impatiences fiévreuses, qui ruent la nôtre au pourchas de l'argent et des jouissances. N'était que ces mots sont devenus d'une irritante banalité, je dirais que si notre état d'âme doit être qualifié de fin de siècle, celui de la jeune Rome des classes moyennes est, au rebours, tout à fait commencement de siècle. Je préfère dire qu'elle est très province, la province vivante d'autrefois.

Vivante, oui, mais pas de ce que le jargon du jour appelle la vie intense. Reportez-vous au siècle dernier, dans une bonne ville de parlement et d'université, et considérez ce qu'y était l'existence bourgeoise: vous aurez à peu près le tableau de celle de la Rome contemporaine. La vie mondaine y est quasiment nulle. On vit chez soi et de peu, n'étant point riche, la vanité italienne--alliée à une aimable simplicité--consacrant d'ailleurs aux dépenses extérieures tout ce que ne dévore pas le strict nécessaire de l'existence. Payer ses cigares--ces longs et minces virginias traversés d'une paille qu'on enlève pour établir un tirage permettant de fumer du bout des lèvres sans aspirer qu'à peine--et sa tasse de café ou sa limonata chez Aragno, constitue l'article le plus important du budget d'argent de poche. Rentré chez soi, on avale un ample macaroni, arrosé d'un verre d'eau, et on grignote des olives noires en dégustant une fiaschette de vin blanc d'Orvièto ou de Grotta-Ferrata.

C'est moins encore parcimonie que dédain de la bonne chère. Harpagon eût été heureux en ce pays où l'on ne mange que pour vivre, sans regarder à ce qu'on a sur son assiette. On est sobre par goût, et le climat déprimant, sous ce ciel bas et chaud chargé de langueur, a bientôt raison des substantiels appétits britanniques comme des raffinements du gourmet français. Les gens qui en voyage ont pour préoccupation principale la question des nourritures feront bien de ne point aller à Rome: ils n'y trouveraient pas un restaurant où avoir un bon dîner pour leur argent, et l'unique différence qui existe entre les diverses catégories de ces établissements est le total du conto. En d'autres pays il est rare que l'entretien de plusieurs hommes réunis autour d'une table ne tombe pas bientôt sur les mérites comparés des vins qu'ils ont et même qu'ils n'ont pas bus au cours de leurs expériences gastronomiques. A Rome c'est très sérieusement qu'ils discutent la qualité respective de l'eau de la fontaine de Trevi, qui vient des cascades de Tivoli, et de celle de la fontaine Pauline, amenée du lac de Brasciano. Quant à l'acqua acetosa, sa nature gazeuse et sa saveur légèrement piquante en font une boisson de luxe, le champagne des Romains.