Paisibles dans leur intérieur, ils ne le sont pas moins au dehors. Les affaires ne les occupent guère, l'amour davantage, le bavardage et la flânerie remplissent le reste du temps. C'est à ces occupations essentielles que s'emploient les heures passées sur le Corso. On parle de tout et de rien, avec cette belle sonorité vocale, ronde, grave, un peu lente, qui, en ce pays de dialectes, fait dire que le modèle de la langue italienne est: la lingua toscana in bocca romana. La conversation est toujours vive, rarement banale, souvent spirituelle, avec ce mélange de finesse très subtile et de drôlerie un peu grosse propre à l'esprit italien. Pas de polissonneries: seulement une jovialité légèrement grivoise rappelant celle de nos pères. Le croira-t-on?--les Romains se scandalisent de certains produits de notre littérature, tout comme les Anglais, de pudique renom. Par contre, est-ce un effet de l'éducation ecclésiastique survivant à la laïcisation de l'État?--ils se complaisent à ces plaisanteries d'un sel spécial qu'on appelle en France les plaisanteries de curé. Le Romain, d'ailleurs, s'amuse de peu, et rit comme un enfant de ces bouffonneries d'un goût incontestable, et pourtant drôles en dépit qu'on en ait, par leur simplicité bonne enfant, dont le genre tout particulier, classé sous le nom de lazzi, était jadis fort goûté chez nous, où les avaient importées les masques de la comédie italienne. Il est aussi certains sujets intimes, bannis de nos conversations les plus libres, et qui ici sont tolérés avec une impudeur dont la naïveté désarme les plus sévères. Rien d'aussi variable, d'une nation à l'autre, que les chinoiseries de la bienséance. C'est ainsi que ce qui, dans les romans de M. Zola, offense chez nous certaines délicatesses, fait en Italie le meilleur de son succès, tandis qu'on y est choqué par les côtés précisément qu'apprécient en France les moins enthousiastes de ses lecteurs.

La bourgeoisie romaine est fort curieuse de littérature. Et comme, si justement orgueilleuse qu'elle soit de ses génies passés, qui ont malheureusement trop découragé les plumes modernes, on ne peut pas toujours relire la Divine comédie et Jérusalem délivrée, le Prince de Machiavel et les sonnets de Pétrarque, comme, d'autre part, à partir d'une certaine condition sociale, tout le monde y sait le français, même ceux qui le parlent peu--et parmi les gens cultivés ils sont rares--nos écrivains sont ici fort connus, jugés avec discernement et généralement fort goûtés. Je n'aurais garde de prononcer des noms, crainte d'affliger ceux que je ne citerais pas; toutefois, j'espère ne chagriner personne en disant que Paul Bourget y est autant qu'à Paris le romancier cher à la jeune génération. On y aime sa subtile appréciation des nuances les plus fugitives et les plus atténuées, sa sensibilité délicate, la féminité, la grâce émue, l'élégance un peu languissante de sa manière. De toutes les qualités dont est fait son talent si complet et si complexe, ce sont celles relevées comme des faiblesses par les critiques austères ou grincheux qui vont le plus au cœur et à l'esprit de ses lecteurs d'au-delà des Alpes. Au surplus, l'hommage le plus flatteur que puisse attendre le créateur d'un genre est rendu à notre charmant psychologue par des imitations partie voulues, partie sincères, faites avec beaucoup de talent. Et vous ne vous imaginez pas comme cela fait bien, du Bourget en bel italien.

La poésie surtout passionne cette jeunesse, et ce goût très vif pour une manifestation intellectuelle aussi élevée, joint à ce sentiment très juste de l'art qui est dans le sang de la race italienne, la préserve de l'alourdissement d'esprit et de l'empâtement dans les vulgarités de l'existence qui est trop souvent chez nous le lot des milieux bourgeois. Ils sont encore plus lettrés qu'artistes, et les poètes à Rome trouvent à qui parler. Je ne sais si l'on ne s'y intéresse pas moins à la politique qu'aux «vers barbares» de Josué Carducci, curieuse tentative pour ressusciter en italien le mètre et le rhythme latins. Ils s'occupent pourtant avec ardeur des affaires publiques, et, lors des récentes élections, le nombre des candidats a montré qu'en Italie, comme dans certain pays voisin, un mandat de député est maintenant tenu pour le plus sûr véhicule de toute ambition. Cela se doit attendre d'une nation d'avocats--et il faut dire que tout le monde ici est avocat ou fonctionnaire.

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J'ai peu parlé des femmes de la bourgeoisie romaine: c'est qu'il y a peu de chose à en dire. Leur vie est assez retirée, comme l'est, en somme, celle des homme, en dehors de la parlotte de la place Colonna, et les joies de la famille n'ont pas d'histoire. En cela encore Rome est bien ville de province. Je n'entends pas dire qu'on n'y aime point, bien au contraire, c'est ici le pays de l'amour. Mais l'amour y est tout uni et fort simple, nullement quintessencié ni subtil. On n'est pas toujours vertueux, certes; mais on est rarement pervers. On lit les romans de Bourget, on ne les vit pas. Les folies du carnaval fournissent d'excellentes occasions de flirtation dont on profite largement. Que le reste de l'année la jeunesse romaine trouve moyen de s'amuser, c'est à croire; mais ses plaisirs sont discrets, elle ne les affiche point. Que peut-on demander de plus à une grande ville!
Marie-Anne de Bovet.

M. Mérignac fils. M. Adolphe Rouleau. M. Reynaud. M. Ruzé.

L'ASSAUT DE RETRAITE DE MÉRIGNAC

M. Mérignac aîné.