Les trois arbitres désignés sont:

M. Martens, professeur de droit des gens à l'Université de Saint-Pétersbourg;

M. Rivier, consul général de Suisse à Bruxelles, président de l'Institut de droit international;

M. Gram, ancien membre de la cour suprême de Norvège.

La commission, composée ainsi de sept membres, statuera à la majorité des voix et sans appel.

Le gouvernement britannique, qui a agi en cette circonstance avec une grande loyauté, semble parfaitement décidé à faire respecter les décisions de la commission arbitrale. Mais, d'autre part, le gouvernement de Terre-Neuve paraît tout aussi résolu à n'en tenir aucun compte. La preuve en est que la Cour de justice de la colonie vient de condamner un capitaine de vaisseau anglais, coupable d'avoir forcé un pêcheur terre-neuvien à se conformer aux stipulations du modus vivendi anglo-français de 1890. C'est donc la lutte déclarée avec la métropole.

Le gouvernement anglais est-il désarmé vis-à-vis de sa colonie? Nullement. Mais, pour faire disparaître toute espèce de doute sur la question, lord Knutsford, ministre des colonies, a déposé un projet de loi attribuant au gouvernement de la reine les pouvoirs nécessaires pour mettre à la raison les sujets de l'empire colonial qui se laisseraient emporter par l'esprit de révolte. Mais ici se présente une réelle difficulté, difficulté de fait, sinon de droit. Le parlement métropolitain a-t-il pouvoir de légiférer pour tout l'empire et de passer outre aux votes contraires des parlements locaux qui fonctionnent dans toutes les colonies britanniques? En principe, la réponse n'est pas douteuse; mais dans la pratique c'est autre chose. Nous avons signalé dernièrement le mouvement d'indépendance qui se produit dans les grandes colonies anglaises, et notamment en Australie. L'Angleterre, qui sera probablement obligée de laisser faire en Océanie, voudra-t-elle résister jusqu'au bout à Terre-Neuve? Il faut le croire, car en réalité la situation n'est pas tout à fait la même dans les deux cas. En proclamant son indépendance, l'Australie ne violerait aucun traité international consenti par la métropole et c'est ce qui arriverait à Terre-Neuve si le parlement de cette dernière colonie refusait de reconnaître les conventions passées avec nous par le cabinet de Londres.

On voit donc que la «question des homards» est grosse de conséquences, car, en fait, elle met en jeu les principes qui gouvernent les relations de l'Angleterre avec tout son empire colonial.

La loi du lynch en Amérique.--Certaines sociétés secrètes, qui existaient en Italie sous les noms de la «Maffia», de la «Camorra», se sont transportées en Amérique avec les émigrants. A la Nouvelle-Orléans, notamment, les affiliés de l'une de ces sociétés étaient soupçonnés d'avoir commis des crimes de toutes sortes. Le chef de la police, M. Hennessy, se voua à la recherche et au châtiment des coupables, mais il tomba lui-même victime de son zèle sous les balles d'assassins aux gages de la Maffia. Des arrestations furent opérées. L'affaire fut instruite, et l'opinion prévoyait une répression éclatante. Quelle ne fut pas la déception universelle quand on apprit que le jury avait purement et simplement acquitté la plupart des prévenus, se contentant d'infliger des peines légères à ceux qui paraissaient avoir la plus lourde responsabilité!

En présence de cette décision, la foule s'émut; des meetings furent organisés, et, à la suite de discours violents qui portèrent au dernier degré la surexcitation populaire, un certain nombre d'habitants dévalisèrent les boutiques d'armuriers et se rendirent ensuite à la prison où se trouvaient les accusés. Les portes furent enfoncées, et onze des malheureux qui y étaient enfermés--et qui en somme devaient être présumés innocents en vertu du verdict du jury--en furent extraits et mis à mort, l'un après l'autre, sous les yeux d'une sorte de tribunal révolutionnaire.