Certes, l'œil humain est un appareil d'optique admirable. Quelle transparence dans ce cristal vivant, quelles nuances délicieuses dans cet iris, quelle profondeur ou quel charme! C'est la vie, c'est la passion, c'est la lumière. Fermez tous ces yeux, que restera-t-il de la création?

Et pourtant, la lentille de l'appareil photographique représente vraiment un œil nouveau, qui vient compléter le nôtre et qui le surpasse, plus merveilleux encore.

Cet œil géant est doué de quatre avantages considérables sur le nôtre: il voit plus vite, plus loin, plus longtemps, et, faculté précieuse, il fixe, imprime, conserve ce qu'il voit.

Il voit plus vite: en un demi-millième de seconde, il photographie le soleil, ses taches, ses tourbillons, ses flammes, ses montagnes de feu, en un document impérissable.

Plus loin: dirigé vers un point quelconque du ciel pendant la nuit la plus profonde, il découvre dans les atomes de l'infini des étoiles, des mondes, des univers, des créations, que jamais, jamais notre œil ne pourrait voir, à l'aide de n'importe quel télescope.

Plus longtemps: ce que nous ne sommes pas parvenus à voir en quelques secondes d'attention, nous ne le verrons jamais. Lui, n'a qu'à regarder assez longtemps: au bout d'une demi-heure, il distinguera ce qu'il ne voyait pas; au bout d'une heure, il verra mieux encore, et plus il restera fixé vers l'inconnu, mieux il le possédera, sans fatigue et toujours mieux.

Et il conserve sur sa plaque rétinienne tout ce qu'il a vu. Notre œil ne garde qu'un instant les images. Supposez, par exemple, que vous assommiez un homme au moment où, tranquillement assis dans son fauteuil, il a les yeux ouverts devant une fenêtre vivement éclairée (la supposition n'a rien d'exorbitant sur une planète dont tous les citoyens sont soldats et s'entre-tuent au taux moyen de onze cents par jour); puis que vous lui arrachiez les yeux (nous venons de dire qu'il s'agit d'un ennemi), et que vous les immergiez dans une solution d'alun. Ces yeux conserveront l'image de la fenêtre avec ses barres transversales et ses ouvertures éclairées. Mais, dans l'état normal des choses, nos yeux ne gardent pas les images... il y en aurait trop, d'ailleurs. L'œil géant dont nous parlons conserve tout ce qu'il a vu. Il n'y a qu'à changer la rétine.

Ainsi, d'abord, cet œil voit plus vite et mieux et sans fatigue. On photographie aujourd'hui les éclairs, que l'on peut étudier ensuite à loisir sur les clichés, et qui montrent les titanesques batailles de l'étincelle électrique franchissant l'océan aérien et y rencontrant mille obstacles, mille résistances de tout ordre qui font varier sa route et lui impriment souvent les mouvements les plus désordonnés. On photographie un cheval au galop, qui subitement se trouve immobilisé, on photographie un train express, on photographie le boulet de canon et l'obus surpris, arrêtés sur leur trajectoire.

Oui, cette rétine artificielle voit plus vite et mieux. Et, par une propriété absolument contraire, elle sait pénétrer en des abîmes où nous ne voyons et ne verrions jamais rien. C'est peut-être même ici sa faculté la plus stupéfiante encore.

Mettons l'œil, par exemple, à l'oculaire d'une lunette dont l'objectif mesure 30 centimètres d'ouverture: ce sont là actuellement les meilleurs instruments comme usage pratique des observatoires.