--Comme je vous le disais tout à l'heure, les Anglais occupaient la province d'Anjou, et je vous laisse à penser tous les malheurs, toutes les vexations, toutes les brutalités de toute sorte, auxquels étaient en butte les malheureux Angevins. Vous savez, par la haine héréditaire dont on trouve encore les traces dans ces campagnes, quels déplorables souvenirs ont laissés dans ce pays les fils de la perfide Albion. Or, nulle part les paysans ne furent aussi maltraités que dans cette partie de la province où nous sommes réunis. Et cela s'expliquait. Nul ne pouvait leur venir en aide, le seigneur s'en étant allé guerroyer au loin; ils étaient livrés sans défense à tous les caprices des vainqueurs, représentés par un bailli sans honneur et sans humanité. Tous étaient donc dans la désolation: les hommes fuyaient à travers les bois qui couvraient le pays, pour tâcher de rejoindre quelque parti français; les vieillards, les femmes, les enfants, supportaient en silence le joug anglais, et ce joug était lourd. Mais il fallait prendre son mal en patience, nul secours ne venant, nul ne pouvant chasser l'envahisseur.
Une jeune fille cependant eut la pensée de secourir les siens. Puisque, dit-elle, notre seigneur est au loin, auprès du roi notre sire, et ne revient point, ne sachant en quel état nous sommes, il lui faut découvrir le mal et le supplier d'y porter remède.
Certes, c'était fort bien raisonné. Mais comment arriver jusqu'au sire des Mocquereaux, lequel se trouvait alors à la cour du bon roi Charles, c'est-à-dire loin, bien loin, plus loin que Bourges et Nevers? Geneviève Gouzet ne se laissa pas décourager par les difficultés de l'entreprise. Elle se mit en route, seule, à pied, marchant toute la nuit, couchant, le jour, dans quelque trou de ces haies profondes qui couvrent le pays, et se cachant de son mieux pour éviter les Anglais, car elle savait bien que ceux-ci n'étaient point tendres plus aux prisonnières qu'aux prisonniers, et craignait la hart si elle était prise. Je ne vous dirai pas tous les dangers qu'elle courut pendant ce long voyage à travers la France, ni quelles fatigues furent les siennes. Mais elle avait tant prié Notre-Dame-du-Chêne, elle avait si grande foi dans sa protection souveraine, que, après bien des jours et des nuits de marches et de périls, elle parvint au lieu où se trouvait la cour.
Dès le lendemain, elle s'alla placer sur le passage des seigneurs qui se rendaient chez le roi, et, dès qu'elle vit paraître le sire des Mocquereaux, elle se jeta à ses genoux, tendant vers lui ses mains, et criant merci. Surpris de voir en telle posture cette femme qu'il ne reconnaissait point de prime abord, Jehan la releva néanmoins, et lui demanda ce qu'elle voulait de lui.
«C'est, dit-elle, messire, que vos vassaux souffrent, et crient au ciel pour que leur seigneur daigne avoir d'eux souvenance, et les vienne contre l'Anglais secourir.»
Jehan des Mocquereaux reconnut alors Geneviève Gouzet, et, l'ayant emmenée en sa demeure, apprit d'elle tous les deuils et les souffrances dont son pays était affligé. Comme il était aussi bon que brave, il fut ému au tableau qu'elle lui fit de tant de douleurs, et se décida incontinent à porter secours à ceux qui avaient mis en lui leur espoir. Ayant donc obtenu du roi son congé, il se mit en route sans tarder, et peu après arriva, suivi de quelques gens d'armes, dans la contrée où était le château de ses pères. Il trouva les choses pires encore que Geneviève ne les lui avait dites. Mais, reconnaissant qu'il était, avec le peu de gens dont il disposait, hors d'état de repousser les Anglais par la force, il se résolut, étant aussi avisé dans le conseil que brave dans les combats, à faire par la ruse ce que la violence n'eût pu faire.
Il fit tout d'abord, par un souterrain qui s'ouvrait au loin dans la campagne, entrer ses hommes d'armes, et les cacha dans une cave profonde du castel, où, chaque jour, Geneviève leur portait à manger. Puis, il fit répandre le bruit qu'il allait bientôt revenir en ses domaines, mais qu'il n'y venait point pour combattre les Anglais, mais bien pour faire avec eux paix durable. Ensuite, à quelques jours de là, il se rendit à Durtal, où siégeait le bailli dont je vous ai parlé, et, lui ayant demandé audience, lui exposa son désir de vivre tranquille en ses terres, et de lier avec les Anglais alliance et amitié. Le bailli, voyant ce seigneur, si aimé dans tout le pays, venir à lui comme ami et non comme adversaire, le reçut à merveille, le retint quelques jours auprès de lui, et, en le voyant partir, lui promit d'aller sous peu lui rendre visite.
Cependant, les vassaux du sire des Mocquereaux ne voyaient pas de bon œil ces démarches de leur seigneur, et murmuraient, disant qu'il aurait mieux fait de rester en la cour de Charles, que de venir en son pays pour s'allier à ceux qui les pressuraient et torturaient à merci. Mais Geneviève les calmait, leur prêchant patience, et leur promettant que sous peu ils seraient contents de leur sire.
Quelque temps se passa. Puis le bailli se souvint de la promesse qu'il avait faite à Jehan, et lui fit savoir que, le dimanche suivant, il viendrait avec grande escorte pour lui faire honneur, et que l'on scellerait à table l'alliance mutuellement jurée.
Au jour dit, on vit en effet arriver une troupe nombreuse de gens à cheval, archers, gens d'armes et pages, accompagnant le bailli, lequel était, pour faire honneur à son hôte, monté sur une belle haquenée de robe toute blanche. Le sire des Mocquereaux le reçut à la herse, lui fit bon et grand accueil, et le mena sans tarder en la salle du festin. Je ne vous dirai pas ce que fut ce repas: contentez vous de savoir qu'on y mangea fort et ferme, et que le vin d'Anjou, ce joli vin si doux et si capiteux, y coula à flots. Le bailli, qui était un gros homme à face rubiconde, ne chôma point ce jour-là, et fêta de belle manière la jaune liqueur des coteaux angevins.