Le recensement de la population, auquel est en ce moment soumise la France, nous donnera de ces surprises inattendues.

La statistique aura à enregistrer des professions paradoxales et des religions inattendues. On me dit qu'il se trouve à Paris un nombre assez considérable de bouddhistes et plusieurs industriels exerçant la profession de noircisseurs de verres pour les jours d'éclipse. J'imagine que, ce métier offrant quelque morte saison, les négociants en question y ajoutent un autre, lequel, à mon avis, ne doit pas être très catholique.

Deux métiers à la fois, ce n'est pas trop, et voici que M. Bodinier, l'aimable M. Bodinier, pour l'appeler par son nom, a inventé d'exposer, dans les galeries du Théâtre d'Application, les œuvres des littérateurs qui sont en même temps peintres ou sculpteurs, qui binent, en un mot. (De bis, deux fois, le verbe est facile à expliquer). Ce sera curieux, et cette exhibition, sans valoir celle des Pastellistes qui vient de s'ouvrir rue de Sèze, sera peut-être plus piquante.

Aux pastellistes on rencontre d'illustres connaissances, Besnard, Gervex, Dagnan-Bouveret, Jean Béraud, Boldini, Doucet, la fine fleur des manieurs du pinceau et des manieurs de pastel. Mais à la Bodinière, comme disent les familiers, c'est Victor Hugo, c'est Théophile Gautier, c'est Arsène Houssaye qu'on va regarder après les avoir lus: Hugo dessinateur, Gautier peintre, Houssaye graveur, sans compter Jules de Goncourt, Baudelaire et tant d'autres, car ils sont assez nombreux ceux d'entre les littérateurs qui ont un joli brin de crayon au bout de leur porte-plume. Victor Hugo, on le sait, eût été un illustrateur de premier ordre s'il l'eût voulu--et il le voulait--comme il eût été un architecte extraordinaire. Il a dessiné et fait exécuter des meubles, des poêles, d'une sorte de japonisme étonnant. Madame Drouet possédait plusieurs de ces meubles-là, de véritables pièces de musée.

Au jour de l'an, quand il était exilé, il envoyait, comme carte de visite, un dessin à chacun de ses amis de France. Philippe Burty en avait reçu plusieurs, comme on a pu le voir, l'autre jour, à sa vente.

Quant à Théophile Gautier, il avait été peintre, et c'est lui qui signa la gravure du premier roman publié par Arsène Houssaye.

Dans ses Confessions, celui-ci donne plus d'un croquis de son ami et il y a une étude féminine, une Cidalise tout à fait charmante et d'un pur dessin.

Donc, ce sera intéressant, cette exhibition de dessins de gens de lettres, qui eût pu être complétée par une exposition de dessins de gens de théâtre, car il y a des comédiens qui dessinent et sculptent aussi fort bien. (Mélingue qui a signé des statues à la Madeleine, ce qui est assez original, un acteur, un excommunié d'autrefois, travaillant à orner le temple de Dieu; Geoffroy, qui est un peintre d'un vrai talent; Mounet-Sully, peintre et sculpteur, etc.)

Mais une crainte me vient. Plusieurs critiques d'art, et des salonniers, sur ma foi, semblent s'être décidés à envoyer de leurs œuvres au petit Salon de M. Bodinier. Que va-t-il arriver si les peintres des Champs-Elysées et du Champ-de-Mars, les vrais peintres, se mettent, eux aussi, à devenir salonniers et à donner leur opinion sur les paysages ou les natures mortes de ceux qui, jusqu'ici, étaient leurs juges? C'est cela qui serait divertissant et Paris s'amuserait un peu si Cabrion s'écriait:

--Ah! journalistes, vous devenez rapins! Eh bien! amusons-nous un peu! les rapins deviennent journalistes!