Ce serait d'autant plus drôle qu'il est, je pense, plus facile de faire du journalisme que de la peinture. Tout le monde ne manie pas encore la palette, mais la majorité des Français fait de la copie. Et quelle copie!
Il paraît, par exemple, que la Société des Gens de Lettres regorge de gens qui se préoccupent fort peu des lettres pures. Pauvres lettres, humanités d'autrefois, elles finiront par n'être plus que le luxe de quelques mandarins! Toujours est-il que, pour sauver la situation, on a fait appel à M. Zola, qui est un admirable écrivain, un puissant et merveilleux créateur, mais qui a moins de goût pour ces pures lettres que pour les manifestations de la nature vivante. On l'a élu président de la Société, et cet intransigeant d'autrefois arrive à accepter et même à rêver tout ce qu'il faisait profession de mépriser jadis: les titres, les honneurs. Il y aurait à se demander pour quelles raisons les hommes briguent tôt ou tard ces honneurs préalablement dédaignés, et, lorsqu'ils ne les briguent pas ouvertement, les regrettent tout bas.
D'abord, par raison de sentiment. Pour faire plaisir à ceux qu'on aime. Lorsque Edmond About tut décoré, il disait:
--Je me moque de ça pour moi, mais cela me fait plaisir pour ma mère!
Les femmes jouent un grand rôle dans ces raisons qu'on se donne à soi-même pour obtenir ce qu'on croit mériter et ce qu'ont obtenu les autres. Tout le monde connaît ce candidat à l'Institut qui dit:
--Ma femme tient tant à mon élection que, si je ne suis pas élu, elle en mourra!
Enfin, c'est surtout à cause des autres qu'on veut ou avoir ce qu'ils ont parce qu'ils l'ont ou l'avoir précisément parce qu'ils ne l'ont pas.
--X... est officier, je veux la rosette!
--Je veux la rosette, parce que X... n'est pas officier.
Ces deux raisons absolument contraires n'en font en réalité qu'une seule. Elles ont pour motif le plaisir très naturel qu'on a à être désagréable à un rival, voire même à un ami. Si tout le monde était décoré, le premier soin de l'homme avide de distinctions serait de solliciter l'autorisation de rendre le ruban à la Chancellerie.