Veuillez agréer, etc.

Le directeur de l'Illustration,

L. Marc.

LES THÉÂTRES

Théâtre-Français: Une Visite de noces, comédie en un acte de M. A. Dumas. Les Fourberies de Scapin les trois Coquelin.

La première représentation d'Une Visite de noces, au Gymnase, date du 10 octobre 1871. Je n'ai pas oublié l'effet de la répétition générale. Le public de ces dernières répétitions était alors des plus restreints. Quelques habitués du théâtre et quelques amis de l'auteur, tout au plus. La salle n'était pas occupée comme à présent par un millier de spectateurs dont la masse constitue une vraie première, et dont les impressions et le jugement déterminent sans appel le succès ou la chute de l'œuvre. C'était une dernière épreuve sur laquelle l'auteur et les comédiens avaient la faculté de faire leurs corrections. M. Jules Lemaitre qui réclame, et avec juste raison, contre ces chambrées dangereuses qui ne laissent plus le temps de retoucher la pièce si besoin est, aurait applaudi lui-même à ces petits comités si discrets, où tout pouvait se discuter entre amis, la toile une fois baissée. Et vraiment la Visite de noces avait besoin, plus que tout autre, de ce huis-clos.

Je me souviens encore de mon voisin de stalle. Il connaissait M. Alexandre Dumas; il le savait l'homme de toutes les tentatives, de toutes les audaces; il le suivait donc dans cet acte partout où il lui plaisait de le conduire, avec toute son attention: bon jeu, bon argent, sans se méfier de lui. Il croyait à Mme de Morancé, telle que l'auteur la lui présentait: c'est-à-dire à une femme arrivée à ce point d'impudeur qu'elle donne la liste de toutes ses amours, avec détails à l'appui sur le plus ou moins de mérites de chacun d'eux, et à qui, je vous le demande? à M. de Cigneroy, la première en date de ses passions. Mon voisin me regarda un peu étonné. Je connaissais la pièce et ne fis, par conséquent, aucune réflexion, j'attendais pour jouir de sa surprise. Le dialogue sur la scène s'engagea plus vif encore jusqu'au moment où Cigneroy proposa à Mme de Morancé de partir pour ce temple élevé par le dieu Paphos à Vénus sa mère, et dans lequel, selon la fable, se trouvait un autel merveilleux où brûlait un feu qu'aucune pluie, aucun vent ne pouvait éteindre.

A ce moment, mon voisin parut stupéfait de cette scène. Il était temps que la pièce se retournât. Il était temps de dire que tout cela n'était qu'une comédie jouée par Mme de Morancé. La pièce démasqua alors sa batterie. Mon ami partit en applaudissements: le surlendemain, le public, qui avait passé par les mêmes émotions, fit de même. Il salua de ses bravos redoublés cette indignation de la femme, ce dégoût de Mme de Morancé pour cet homme qui a cru un instant à toutes ces bassesses, à toutes ces souillures. M. Dumas avait pleinement trompé son public, et ce public, qui ne tint pas rancune de ces supercheries, l'en avait chaleureusement remercié. La presse, qui en était à la morale en ce temps-là, se montra assez sévère à cette Visite de noces: elle accusa ses audaces. Le spectateur, lui, se montra plus indulgent, il lui suffisait de s'être intéressé à l'œuvre. Il ne discute pas; il n'écoute pas entre les phrases, et prend ce qu'on lui donne; rien en deçà rien en delà, il est désintéressé, comme un homme qui, n'ayant pas à juger et à rendre compte de ses jugements, ne se soucie que de l'heure qu'il a devant lui, et se livre à la comédie, si la comédie le prend toutefois.

La situation de la Visite de noce est raide, je l'avoue; le mot est cru et parfois même d'un crudité inquiétante; mais le prodigieux talent de l'auteur sauve et couvre tout; c'est du Dumas, le Dumas des préfaces, net, serré, vigoureux, donnant à sa pensée solide et concise la solidité et la concision de la forme. Cette supériorité ne suffirait pas à elle seule pour assurer la vitalité de l'œuvre. Il y a là une vérité, exagérée sans doute, comme toutes les vérités mises à la scène. C'est pour cela que la pièce s'écoute avec tant d'attention. Le fait dramatique n'est rien, l'observation est tout. La Rochefoucauld a dit: «La jalousie naît souvent avec l'amour, mais elle ne meurt pas toujours avec lui». M. Dumas met cette maxime en scène; on pourrait plus mal choisir; mais je ne conseille pas aux jeunes auteurs dramatiques d'imiter l'exemple de M. Dumas; il est probable qu'ils ne se tireraient pas comme lui d'affaire dans une aussi grande entreprise. Ce problème psychologique est le plus difficile que j'aie vu poser au théâtre; il ne fallait rien moins que tout le talent de M. Dumas pour le résoudre.

C'est Mlle Bartet qui joue le rôle de Mme de Morancé; elle y est de tous points charmante. Mlle Muller fait Fernande. Cygneroi est joué par M. Le Bargy, qui, à mon avis, ne jette pas assez la bride sur le cou de son rôle. M. Coquelin aîné fait Le Bonnard avec tant de finesse, tant d'esprit, qu'on ne regrette pas qu'il manque de bonhomie.