Un soir, une demi-actrice qui chantait un couplet dans je ne sais quelle opérette fut malade. Yvette Guilbert la remplaça. Elle chanta ce couplet avec toute son âme.
--Trop de zèle, lui dit-on.
Elle rêvait les succès de théâtre. Elle avait joué des vaudevilles à Cluny. Mieux que cela, aux Bouffes du Nord, elle parut dans le rôle de la princesse Georges, de Dumas. Le rôle de Desclée, tout simplement. Mais, dégoûtée, elle ne savait plus que faire, lorsqu'un jour, en sortant des Variétés, elle entend deux jeunes femmes arrêtées devant l'affiche dire:
--Sont-elles bêtes, ces femmes, de jouer toute une soirée pour cent francs par mois, quand nous en gagnons huit cents à chanter deux chansons par soirée!
C'était deux chanteuses d'un café-concert. Elles s'éloignèrent des Variétés. Yvette les suit, les écoute. Elles parlaient de leur répertoire, des chansons nouvelles.
--Tiens! mais, se dit Yvette Guilbert, si je faisais comme elles? Si je chantais? Elle avait pris des leçons d'un professeur du Conservatoire et devait se faire présenter à M. Porel. Cette rencontre des deux chanteuses chassait aussitôt toutes ses idées odéoniennes.
Elle alla droit à l'Eldorado, demanda une audition, fut engagée, puis une discussion sur les appointements empêcha ses débuts et c'est au Divan Japonais qu'elle devait assister à son lever d'étoile. Oh! une étoile véritable! Une ingénue fin de siècle, l'a baptisée M. Hugues Le Roux. Mais non, ce n'est pas une ingénue, c'est une créature souffrante, profonde, avec des gaietés anglaises, une impassibilité féroce et charmante. Quand on pense qu'elle a deviné le mot de Talma: «Peu de gestes, mais qu'ils portent!»
Et, au ressouvenir de ses douleurs, de ses crève-cœur, Yvette Guilbert, que les salons se disputent, qui va faire courir Paris cet été aux Champs-Elysées, lorsqu'on la félicite de sa fortune, répond:
--C'est trop payé. Je chantais aussi bien quand je ne gagnais rien.
Puis, comme on lui disait de ne pas se briser la voix, dans le plein air du concert d'été: