--Le grand air? Non seulement je ne le crains pas, mais je le désire! C'est si bon, l'air, surtout après un hiver où l'on a respiré tous les soirs l'odeur du gaz et celle du tabac.

Ainsi, avec des nostalgies de grisette avide de campagne, de verdure, de feuilles fraîches, la diva songe à ces concerts de l'été où elle jettera, sous les étoiles, les refrains des Potaches ou celui des Bourgeois aux arbres des Champs-Elysées.

Et en disant qu'il n'y a pas eu de première ces jours derniers, je me trompais. M. et Mme Dieulafoy ont fait au public les honneurs de la salle de l'Apadâna au palais du Louvre. Voilà une évocation extraordinaire d'un monde évanoui. Vous rappelez-vous ce palais qui fut à l'Exposition des Arts-Libéraux une des attractions de 1889? On le retrouve là, tout à fait achevé, et il semble qu'entre ces hautes colonnes--représentées au vingtième de leur grandeur réelle--les vieux tyrans de Perse se promènent lentement, dans leur luxe écrasant et terrible. Les tigres étaient comme les chiens soumis de ces despotes.

M. et Mme Dieulafoy ont démonté et remonté pièce à pièce ces vestiges d'une civilisation disparue. Ils ont transporté littéralement la Perse antique dans notre vieille Europe comparativement très jeune. On accède à cette salle de l'Apadâna par la galerie assyrienne et on éprouve, en se trouvant dans ce décor étrange, la sensation que décrit si bien Gautier dans le prologue du Roman de la Momie; un vivant se trouvant comme face à face avec un monde mort..

Ah! l'on est loin de la question de l'Opéra en face de l'Apadâna, on en est très loin et pourtant cette question est celle qui a le plus intéressé les Parisiens, bien qu'elle ait un peu traîné en longueur. Une crise ministérielle eût moins surexcité l'attention et c'est chose assez naturelle. On sait très bien qu'un changement de ministère ne nous donnera pas plus de bonheur,--plus ça change plus c'est la même chose, disait Alphonse Karr,--tandis qu'on peut toujours espérer qu'un changement de direction dans un théâtre nous donnera plus de plaisir.

Là encore, il faut bien le reconnaître, plus ça change et plus c'est la même chose. Et ce n'est pas étonnant. Il n'y a, au théâtre, qu'une chose, c'est le succès, et, pour un négociant, en dépit de toutes les grandes phrases, il y a le désir bien naturel d'éviter la faillite.

Ce qui est extraordinaire, c'est de reprocher à un directeur de faire de l'argent. Mais quand la caisse est pleine cela prouve tout simplement que la salle l'est aussi. Un directeur pneumatique, fit-il du grand art, serait le plus pitoyable des directeurs.

J'ai entendu cet éloge:

--A la bonne heure, Vaucorbeil! Voilà un bon directeur de l'Opéra: il s'y est ruiné!

Il y a de ces ironies. C'est comme la ferme volonté de mettre Lohengrin dans le programme. Il y a des candidats à l'Opéra dont le titre éclatant est, aujourd'hui, d'apporter Lohengrin à l'Académie nationale de musique. Tout récemment encore, c'eût été un cas rédhibitoire. Lohengrin était chassé de l'Eden par un bataillon de marmitons et une escouade de patriotes intolérants. Lohengrin serait porté à l'Opéra par des amis de l'art international ou plutôt de l'art, sans épithète.