«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à une intimité autre que celle de vieux camarades.»
«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à l'arrivée de ma petite sœur qu'elle attribue ce changement subit.
«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs, ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma petite sœur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans, qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé, adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant. Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale, elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.
«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne. Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine. Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait, fondait à vue d'œil. Cette heure de patience aura plus fait pour la cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance, il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu plus et elle sera gagnée elle aussi!
IV
D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de désœuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune, d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation. L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait intituler: Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles, et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de s'interdire.
Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre d'essai, il avait écrit quelques articles pour la Revue historique, et ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants. Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait patient, puisqu'il était fort.
De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle aurait souffert et n'aurait pas compris.
Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait avec elle à cœur ouvert.
Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux. Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies! Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires, avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier», sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire, augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva, et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était petit; l'entourant de ses bras, il lui dit: