--C'est cela même.

C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre. Les deux sœurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande, mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne, pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque un remords qu'il ne voulait pas analyser.

Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.

Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne, dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.

Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient; les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins», pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et savait s'en servir.

Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence qu'il alla passer à Trouville.

Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond. Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués, la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les soldats sont réduits à l'état de machines.

Un jour, il raconta, devant les deux sœurs, comment il avait dompté un soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu, était porté comme déserteur.

--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait à gagner les autres.

--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous. Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.