--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut l'obéissance passive chez le soldat.

--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la dureté.

Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau garçon, à l'œil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats, était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette extraordinairement. Les sermons de la sœur aînée n'y faisaient rien, et Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice, servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!

Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus. L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!... Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse, et devint toute rouge.

--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais, vois-tu, sœur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant! Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant, dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger. Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes. Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!

Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux brillants.

--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout simplement adorable!

Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se mit à rire et se coula dans les bras de sa sœur d'un geste si câlin que celle-ci en fut toute émue.

--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?

--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon cœur était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en sœur, presque en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que je ne fasse pour te donner le bonheur.