S'il en fallait croire les contemporains, la marquise, en amitié seulement avec Louis XV depuis 1652, aurait eu des bontés pour Choiseul. Après une excellente administration et des efforts pour relever la marine nationale, de laquelle dépendra toujours la prospérité de la France, le duc tomba du pouvoir en 1770. Mme de Pompadour n'était plus là pour le soutenir. Minée par la maladie, d'une effrayante maigreur, elle s'était éteinte lamentablement, le 15 février 1764. Jeanne Bécu, une fille, mariée au comte du Barry, avait été jetée par un ignoble beau-frère dans les bras du roi, lequel l'avait aperçue, pour la première fois, chez son valet de chambre, Lebel. Le 22 avril 1769, Mme de Béarn avait présenté la nouvelle favorite au roi et à la famille royale. Maupeou, le duc d'Aiguillon et surtout l'abbé Terray, amis de la du Barry, se signalèrent par leur acharnement contre Choiseul, qui fut exilé à Chanteloup et ne put revoir Paris qu'après la mort de Louis XV et grâce à l'influence de Marie-Antoinette, laquelle lui savait gré de l'alliance avec l'Autriche. Perdu de dettes, jusqu'à la fin fastueux et amoureux du plaisir, le duc de Choiseul mourut le 8 mai 1775.

C'est à son envoi comme ambassadeur à Vienne que s'arrêtent ses Mémoires proprement dits; mais M. Fernand Calmettes les a fait suivre d'opuscules du duc qui nous renseignent un peu sur ce qui lui advint dans son ministère et après sa chute. Les intrigues de la cour de Louis XV, intrigues de femmes et de courtisans, sont peintes, avec un esprit infini, par le plus fin des diplomates et le plus au courant des choses. Quels portraits dans ces pages, moins éclatants peut-être, mais aussi vifs que ceux de Saint-Simon! Le roi, dans ses débauches, mêlées de terreurs religieuses, nous apparaît à tout instant. Quel effroi à Metz, quand il se croit mourant et chasse, pour la reprendre, la guérison venue, Mme de Châteauroux! Egratigné par le poignard de Damiens(5 janvier 1757), il s'enferme neuf jours dans son lit et refuse de voir Mme de Pompadour, ce qui donne bon espoir aux ennemis de la marquise. Choiseul exécute en deux traits le portrait de M. Rouillé, ministre des affaires étrangères, le prédécesseur de Bernis et le sien: «Tout le monde a connu son imbécillité.» M. de Saint-Florentin «joint au passif des talents un grand actif de friponnerie, de méchanceté basse et sourde; il est peut-être le seul homme dans le royaume qui, à la figure près, a le plus de ressemblance avec le roi.» Ces Mémoires de Choiseul et les opuscules qui les complètent sont pleins de délectation pour le lettré qui connaissait déjà l'esprit du duc en particulier par sa correspondance avec Voltaire. En appendice, M. Fernand Calmettes a encore ajouté de nombreux documents à sa publication principale.

Souvenirs du comte de Plancy.

Ces souvenirs du comte de Plancy sont précédés d'une introduction par M. Frédéric Masson. Bien qu'il soit mort seulement en 1855, à l'âge de soixante-dix-sept ans, M. de Plancy avait disparu complètement de la politique depuis le second retour des Bourbons en 1815. Plus rien ne l'intéressait du monde des vivants; retiré dans son château et dans ses terres de Champagne, attaqué sans raison dans son honneur, il s'était précipité du haut d'une de ses tourelles, le cou déchiré par un rasoir, mais sans trouver la mort, car des branches bienfaisantes avaient atténué sa chute. Tout jeune il avait, après Brumaire, fréquenté Barras, dans sa plaisante retraite de Grosbois, égayée par des intrigues amoureuses et agitée par des conspirations politiques. Là il vit Thérèse Cabarrus ou Mme Tallien,--Tallita dans l'intimité. «Rien n'égalait sa beauté lorsqu'elle apparaissait dans une simple robe de mousseline que retenait négligemment une ceinture. Aspasie ne devait pas être plus belle: son port, son ensemble et ses formes étaient d'une déesse.» Tallien, au contraire, l'homme de Thermidor, avait une contenance timide et embarrassée. Le jeune comte de Plancy épousa la fille de Lebrun, le troisième consul, plus tard architrésorier de l'Empire, homme prudent entre tous. Préfet de la Doire en Piémont, M. de Plancy devait terminer sa carrière publique dans la préfecture de Seine-et-Marne. On a versé dans ce volume de souvenirs toute sa correspondance administrative. Nous avons là, dans des documents précieux, un tableau du gouvernement de la province sous l'Empire et de tout ce qui regardait alors un préfet, personnage presque universel. A la première invasion, Seine-et-Marne souffrit étrangement. Quelles réquisitions I Quelles luttes avec les soldats étrangers! Les Bourbons maintinrent dans son poste M. de Plancy; mais, après les Cent Jours, il n'échappa à la proscription que grâce à la protection de M. Decazes. Singulière époque! M. Decazes lui-même, juge à la Cour d'appel, avait condamné des gens pour avoir, sous l'Empire, crié: «Vive le roi!» et sous la royauté: «Vive l'empereur!» A Fontainebleau, M. de Plancy avait été embrassé par Napoléon; il avait, peu de temps avant cette accolade, diné dans le même palais avec le comte d'Artois. La masse de sa correspondance est avec M. de Montalivet, ministre de l'empereur, et une partie avec l'abbé de Montesquiou, ministre de Louis XVIII. Anecdotes piquantes et surtout lettres et matériaux pour l'histoire: voilà ce que fournit le volume de M. de Plancy.

Histoire de la France contemporaine.

M. Hanotaux n'écrit rien qui n'intéresse vivement le public. Sa valeur personnelle, la haute situation qu'il a occupée donnent à tout ce qui sort de sa plume un attrait singulier. Après avoir narré la vie du cardinal de Richelieu, il s'est attaché à l'Histoire de la France contemporaine, dont le tome deuxième vient de paraître. Nous avions déjà une Histoire contemporaine, fort documentée, de M. Samuel Denis, conduite jusqu'à l'échec de restauration monarchique de 1873 et jusqu'à l'établissement du Septennat. Comme dans son premier volume, M. Hanotaux, dans le second, côtoie un peu l'oeuvre de son prédécesseur. Le livre commence à la chute de M. Thiers. (24 mai 1873) et à l'élection à la présidence de la République du maréchal de Mac Mahon avec M. le duc de Broglie vice-président du conseil et chef réel du gouvernement. Que voulait la droite? Que voulaient ceux qui avaient renversé M. Thiers? Préparer la restauration de la monarchie. On sait comment le dessein échoua. Le comte de Chambord, dans une première lettre du 5 juillet 1873, affirma sa résolution de ne pas se séparer du drapeau blanc. Malgré cette manifestation, le comte de Paris se rendit en août à Frohsdorf, où s'opéra non la fusion, mais la réconciliation familiale. Les groupes de droite nommèrent un comité de neuf membres, chargé de préparer le retour; et, plein de confiance, M. Chesnelong se rendit auprès du comte de Chambord, persuadé qu'il le ferait revenir sur sa détermination.

Sous les paroles polies, le messager ne saisit pas tout ce que le prince cachait d'inflexibilité: il rentra triomphant... la monarchie était faite. Déjà les carrosses du roi étaient commandés chez Binder, quand le 30 octobre 1873, par une parole nette et éclatante, le comte de Chambord réduisit à néant toutes les espérances. Dans sa subtilité le duc de Broglie imagina de proroger pour sept ans les pouvoirs du maréchal. Le Septennat, en attendant de meilleurs jours, offrait dans sa pensée, non pas une demeure permanente, mais un abri provisoire. Il fut voté le 19 novembre 1873. Que le comte de Chambord ait voulu, par sa persistance à maintenir le drapeau blanc, se soustraire au fardeau de la royauté, nous ne le pensons pas. Il avait, à un degré trop marqué, le sentiment de sa prédestination. Aussi vint il incognito à Versailles et demanda-t-il au maréchal une visite que celui-ci n'accorda pas. Voilà quels événements constituent le fond principal du tome II de M. Hanotaux. Chemin faisant, l'historien s'exerce aux portraits, à celui du duc de Broglie, de Léon Gambetta, du duc Decazes qui fit partie du second ministère de Broglie (26 novembre 1873). Le tableau de la prospérité industrielle et agricole de la France et de son épanouissement littéraire, scientifique et artistique, est tracé largement.

Peut-être des esprits mal faits reprocheront-ils à M. Hanotaux certaines erreurs fort légères: il nous montre, par exemple, Gambetta, avide de savoir, le cherchant partout, écoutant à Notre-Dame le père Gratry. Le père Gratry, à la voix faible, ne se produisait que dans de petites chapelles. M. Renan, nous dit-il «avait joué sa conception religieuse... sur l'authenticité d'un palimpseste». Je ne vois pas trop ce que les palimpsestes, manuscrits à deux écritures superposées, viennent faire ici.

Pour M. Hanotaux, Taine--laborieux, à la phrase travaillée,--est «un esprit spontané». Mais pourquoi relever ces menus détails dans cette histoire entraînante, rapide, racontée d'autant mieux que son auteur a fait lui-même de l'histoire? Aimable, envers tous, M. Hanotaux possède, parmi beaucoup d'autres, la première qualité de l'historien, qui est la sereine impartialité.
E. Ledrain.