Retenez ces vers; ils contiennent en germe plusieurs des livres futurs de la romancière. En résumé Daniel Lesueur se rend compte que l'humanité repousse avec horreur le pessimisme et le nihilisme scientifique et qu'elle a soif d'illusions. Ce besoin se satisfait pas l'esprit religieux, et c'est pourquoi, depuis tant de siècles, les hommes se prosternent devant Dieu. Elle vénère ce sentiment, encore qu'elle ne le partage point; elle le proclame auguste et sacré; elle en exalte la grandeur. Mais l'irrésistible impulsion qui entraîne la créature vers l'infini s'affirme par un autre mouvement: l'amour. Et à ce culte-là, Daniel Lesueur se rallie. Elle sacrifie sur cet autel. L'homme est un être fragile, mais la nature lui a donné le pouvoir de communiquer à des êtres, comme lui fugitifs, un bonheur absolu--en les aimant. Que cette félicité passe comme l'éclair ou qu'elle persiste, c'est assez qu'elle ait duré un instant pour nous élever au-dessus de nous-mêmes. Ainsi l'idéalisme que Daniel Lesueur ne trouve pas au fond de sa raison, elle y atteint par la sensibilité. Elle s'accroche à cette branche pour ne pas tomber dans le néant, dans l'abîme.

Et ceci nous explique que les romans de Daniel Lesueur soient si passionnés.

Ce n'est pas aux abonnés de l'Illustration qu'il est nécessaire de vanter leur mérite. Ils n'ont pas oublié les belles oeuvres: Passion slave, Haine d'amour, Justice de femme, A force d'aimer, qu'elle a publiées ici même; ils y goûtèrent la séduction d'une langue souple, dénuée de préciosité, non de délicatesse, parfois un peu abondante, mais de veine et de saveur bien françaises; les caprices d'une imagination toujours en éveil et qui s'amuse à ses propres jeux; beaucoup de finesse dans l'observation des moeurs et de sûreté dans l'analyse des caractères; enfin, par dessus tout, le don essentiel du romancier; le «don de la vie», qui fait que le récit ne s'immobilise pas en de froides abstractions, mais va de l'avant, captive le lecteur, parle à son coeur et, l'entraîne.

Mme Daniel Lesueur en excursion
sur le lac de Côme. C'est sur les
bords du lac de Côme qu'a été
écrit le roman dont l'Illustration
commence aujourd'hui la
publication.

Ces qualités, vous les retrouverez dans la Force du Passé. Je n'ai pas lu tous les chapitres de ce livre, mais j'en connais le thème qui répond à quelques unes des inquiétudes de l'heure actuelle... Qui de nous n'est partagé entre ses traditions et ses rêves, le désir de marcher vers l'avenir et l'amertume de briser des liens demeurés chers!... Hier... Demain... Quels ravages, quand le problème se pose, quand le conflit éclate dans une âme sincère, ingénument amoureuse et pleine d'illusions! L'héroïne du nouvel ouvrage de Daniel Lesueur s'ajoutera aux jolis portraits de jeunes femmes et de jeunes filles qu'elle a déjà tracés, aux Marcienne, aux Renée, à ces figures modelées d'une main si ferme et qui ont toutes un trait commun: la fierté dans la tendresse.

Daniel Lesueur est à son quinzième ou seizième volume. C'est vous dire qu'elle possède sur le bout du doigt les grands et petits secrets du métier. Elle s'est essayée dans des voies diverses: elle a poussé une pointe vers le feuilleton, et l'on sait la faveur qui a accueilli son fabuleux Marquis de Valcor. Je crois cependant que sa vraie note, celle qui lui a valu et lui vaudra ses plus durables succès, est dans un genre d'ouvrages un peu plus raffinés, dans des romans où elle puisse exercer ses facultés d'analyste observateur, développer son goût pour la vérité psychologique et verser la profonde connaissance qu'elle a de la vie et de l'amour. A l'encontre de beaucoup de femmes de lettres, elle n'a pas abdiqué son sexe; la vigueur de la pensée, en elle, n'exclut pas les grâces féminines de l'exécution. Et sur tout ce qu'elle écrit--à travers l'émotion et les larmes--voltige un sourire, ce gentil sourire spirituel et bienveillant qui éclaire son visage. Vous l'apercevrez au coin des pages de la Force du Passé. Et ce sera le charme de ce roman où tant d'idées graves sont par ailleurs remuées.
Adolphe Brisson.

ADOLF MENZEL

Le peintre Adolf Menzel, qui vient de mourir, à Berlin, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, n'était guère connu en France, encore qu'il eût participé à toutes nos expositions universelles: en Allemagne, il était