J'assiste à ces discussions sans rien dire et je pense que la question de savoir s'il était inutile ou nécessaire de percer le Simplon est bien l'une des plus vaines qu'on puisse examiner. On l'a percé parce qu'il fallait qu'on le perçât et parce que la vie marche suivant une loi dont nous ne sommes pas les maîtres: la loi de l'éternelle curiosité humaine, du besoin de continuellement savoir quelque chose de plus que ce qu'ont su les autres et de continuellement faire quelque chose de plus que ce qu'ils ont fait.
Et Tolstoï peut bien hausser les épaules; et mon colonel suisse aura beau maugréer; et mon fabricant ergoter... Cette fatalité nous conduit; et je vois très bien qui la symbolise: c'est ce petit homme tout noir, tout mouillé, qui, la main sur l'outil puissant, fit tomber la dernière pierre du grand tunnel, dans les ténèbres... Il est inconnu de tout le monde. C'est un gueux quelconque, dont ses chefs mêmes ignorent le nom. N'importe, il existe; il est une parcelle de cette masse anonyme dont l'effort travaille obscurément au perpétuel rajeunissement de notre vieille planète. Il est «la force qui va» et qu'aucun raisonnement n'empêchera d'aller. J'aurais voulu voir sa figure...
J'en verrai d'autres, dans trois semaines, qui seront des symboles aussi. Sur de fragiles chars fleuris, dans le tapage des fanfares, les «Reines» des lavoirs et des marchés défileront. Mi-Carême! Voilà deux ans que je les vis passer pour la première fois, souriantes et grelottantes sous la bise de mars; et ce spectacle m'avait ravie. Elles vont nous le redonner; et, depuis quinze jours, tout ce petit monde a la fièvre. On s'assemble; on vote; au marché Lenoir, au marché des Carmes, aux Halles, on élit les reines de demain--et la Reine des reines. On me dit qu'autrefois ces élections s'accomplissaient de façon discrète, à huis clos, dans quelque salle d'estaminet où se donnaient rendez-vous les électeurs de la Reine du quartier; mais cet électeur lui-même est devenu roi... et ne l'est pas qu'en temps de Mi-Carême. On le comble donc de politesses: on lui ouvre, s'il en exprime le désir, les portes de l'école ou de la mairie voisine, et c'est sous la présidence d'un conseiller municipal que le scrutin des marchés et des lavoirs y est dépouillé. Cette fête de famille a pris l'importance, à présent, d'une affaire publique.
Cependant, les petites reines ne conçoivent de leur victoire aucun orgueil. Elles symboliseront pour un jour, aux yeux des Parisiens, la beauté, la grâce de l'ouvrière de Paris, et, si ce grand honneur les trouble un peu, on ne s'en aperçoit guère: à peine descendues de leurs chars, elles ôteront leurs robes de reine, rendront au magasin des «accessoires» leurs diadèmes en carton doré, et se réinstalleront, modestes, un peu fatiguées, derrière l'éventaire ou le baquet. Et personne n'entendra plus parler d'elles, jamais. C'est une grande leçon de philosophie qu'elles nous donnent.
Leurs compagnes nous en donnent une autre, bien plus touchante encore, une leçon d'abnégation, dont peu d'entre nous seraient capables: il y a de jolies filles, dans ces défilés de Mi-Carême, et dont beaucoup, sans doute, ambitionnaient la gloire de cette royauté-là. On les a dédaignées. Nous autres bourgeoises, nous supporterions mal cette avanie, nous laisserions notre Reine triompher toute seule; nous la bouderions un peu en la débinant beaucoup; et l'idée de faire publiquement cortège à sa beauté ne nous viendrait pas une minute...
Ces femmes ont plus de générosité que nous. Vaincues, elles sourient à celles qu'on leur préféra: elles les escortent; elles composent volontairement autour de ces victorieuses un décor de fête; elles aident--femmes--au triomphe d'une femme! On ne réfléchit pas que cela est prodigieux.
...Rencontré tout à l'heure, rue des Ecoles, mon ami D... professeur au Collège de France. Il a sous le bras une serviette bourrée de livres et court à sa leçon.
--Où allez-vous? me dit-il.
--Je vais assister, à la Sorbonne, au cours de votre ami Gebhart, sur Machiavel. On a tant parlé de cet homme, depuis quinze jours, que je veux le connaître.
--Il est trop tard. L'amphithéâtre Turgot sera plein quand vous arriverez.