--Alors, lui dis-je, je vous suis. Et c'est à votre leçon que j'assisterai, mon cher maître.
Il s'est mis à rire.
--Il est trop tard aussi de ce côté-là, madame. Vingt minutes avant que j'arrive, mon amphithéâtre est bondé...
--Tous mes compliments.
--Ne me félicitez pas, dit-il. Nous sommes une dizaine, dans l'Université, dont les cours sont à la mode, on ne sait pourquoi, et autour desquels il est de tradition de s'écraser. Avez-vous remarqué ceci: deux brasseries sont ouvertes à côté l'une de l'autre, dans un carrefour: même aspect, même qualité de consommations, mêmes prix. Il y en a une où les tables sont toujours prises, où la foule semble attirer la foule; et une où personne ne veut entrer. Pourquoi? On ne sait pas. C'est le mystère absurde de la vogue; c'est «comme cela», parce que c'est comme cela.
--Cependant, dis-je, les hommes et les femmes qui vont vous applaudir au Collège de France savent ce qu'ils font. Ils ont une raison de vous préférer...
--Illusion, madame. Ils suivent un courant... Persuadez-vous bien que, sur dix personnes qui m'écoutent, il n'y en a pas cinq qui ne soient tout à fait indifférentes à ce que je leur dis. On vient à mon cours par snobisme ou pour tuer le temps; on y vient pour le plaisir de regarder des «images», des projections; on y vient pour se chauffer, pour occuper une heure entre deux rendez-vous; pour y dormir; on y vient pour suivre une femme...
Il me serra la main en riant, et s'éclipsa.
...Au bruit de l'orgue, entre deux haies de curieux, les jeunes mariés sortent de l'église. De longues files de voitures bordent, aux alentours, les trottoirs; des agents, des valets de pied vont et viennent, très affairés; de la nef à la rue un long tapis rouge se déploie; c'est un mariage «chic». Je me suis mêlée à la foule des badauds, et je regarde.
Elle est, sous la dentelle et le satin, une petite apparition blanche, délicieuse à regarder. Et son bras est posé sur celui d'un monsieur en redingote bleue, qui porte en outre un gilet de velours à fleurs, un pantalon de fantaisie, une cravate de soie claire que pique une grosse perle. Il paraît que c'est là le «dernier cri», depuis quelques années; on se marie, quand on est vraiment «du monde», en redingote. L'homme trouve bon que la jeune fille qu'il épouse se pare en son honneur d'un uniforme symbolique qu'une fois mariée elle ne portera plus jamais... lui, il endosse le vêtement de tous les jours, celui qu'il a mis hier ou remettra demain pour aller flâner à la Bourse ou déjeuner au club. Il a l'air de penser, ce jeune époux: «Le mariage est pour vous, mademoiselle, quelque chose de considérable; il n'est pour moi qu'une formalité sans importance. Une parure d'exception doit marquer aux yeux de tous la solennité de l'acte que vous accomplissez aujourd'hui; mais vous pensez bien que je ne vais pas, moi, me mettre en habit de cérémonie pour si peu.»