Les traits pleins terminés en pointes de flèche indiquent toutes les directions qu'a prises l'irrésistible offensive des Japonais.

C'est le 8 mars que les armées russes du centre et de l'aile gauche, après l'échec d'une contre-offensive tentée par Kouropatkine lui-même dans la région de Yan-Si-Toung, au sud-ouest de Moukden, durent se replier par échelons vers leur deuxième position, sur la rive droite du Houn-Ho. Depuis plusieurs jours déjà, les convois se hâtaient vers le nord, sur la route de Tié-Ling, et Kouropatkine pouvait espérer que ses arrière-gardes contiendraient quelque temps Nodzu et Kuroki au delà du fleuve qui charriait et dont les ponts avaient été coupés. Mais, dans la nuit du 8 au 9, le Houn-Ho gela à nouveau. Les divisions de Nodzu ne perdirent pas une heure: le 9 mars, à 3 heures du matin, elles traversaient la vallée, se jetaient sur Riousan et pénétraient dans la montagne, coupant en deux les armées russes entre Moukden et Fouchoun.

Il n'y avait plus un moment à perdre pour évacuer Moukden où 100.000 à 150.000 hommes allaient être investis dès que les avant-gardes de Nogi et de Nodzu se rejoindraient vers Tavan ou Schanva. L'évacuation eut lieu dans la nuit du 9 au 10, et le 10 mars, à 10 heures du matin, Oku et son état-major faisaient sans coup férir leur entrée dans la capitale de la Mandchourie.

Les traits interrompus à pointes de flèche indiquent les lignes de retraite des armées russes. Un coup d'oeil sur le croquis permet de juger la situation de celles de Kaulbars et de Bilderling et d'imaginer ce que fut leur marche sur Tié-Ling. Trois brigades fraîches, commandées par Guerschelmann, et intervenant le 11 mars vers Chu-Si-Taï, ont seules pu conjurer un désastre complet.

L'armée russe semble avoir perdu plus du tiers de son effectif (40.000 à 50.000 prisonniers et 100.000 tués et blessés) et une grande partie de son artillerie et de ses approvisionnements. Et déjà on signale une colonne japonaise marchant sur Fakoumen, au nord-ouest de Tié-Ling, tandis qu'une autre se préparerait à franchir les monts Kama-Ling, à l'est.

Le maréchal marquis Ivao Oyama, que la victoire de Moukden consacre grand capitaine, est âgé de soixante-deux ans. Nous avions déjà publié plusieurs de ses portraits. Celui que nous donnons a été pris, au cours de la campagne actuelle, par notre correspondant, le photographe américain J. Hare. Il diffère des précédents par une barbiche que le généralissime japonais a laissé pousser et qui allège un peu sa lourde physionomie, aux traits fortement marqués par la petite vérole. Détail à noter: Ivao Oyama était en France, chargé d'une mission d'études militaires, au moment où éclata la guerre franco-allemande de 1870-1871, et il en suivit les péripéties. Rentré au Japon, il fut le premier à initier l'armée de son pays à la pratique des lois de la guerre des Etats civilisés, en même temps qu'aux règles de la tactique et de l'armement modernes. En 1884, il fit un nouveau voyage d'études en Europe. En 1894-1895, pendant la guerre avec la Chine, il commandait le second corps d'armée, et c'est lui qui prit alors Port-Arthur aux Chinois... Il a fait beaucoup mieux depuis.

LES TROUBLES INTÉRIEURS EN RUSSIE.--Conflits sanglants entre Tartares et Arméniens, à Bakou.

Une de nos photographies de la semaine dernière montrait le champ de carnage, lugubre mais glorieux, de la colline Poutilov en Mandchourie. Voici encore--et nous nous en excusons auprès de nos lecteurs--d'autres amoncellements de cadavres, et ceux-ci sont peut-être plus horribles à voir, car ce ne sont plus des corps de soldats tombés à l'ennemi: ce sont quelques-unes des victimes de conflits sanglants qui ont éclaté récemment à Bakou, en Caucasie, entre la population chrétienne et la population musulmane. Outre 1.500 blessés, on aurait compté 640 morts, dont 340 Arméniens, 260 Tartares, 40 Russes Géorgiens, Polonais ou juifs. Au milieu de tant de catastrophes qui s'abattent de toutes parts sur la Russie, celle-là avait passé presque inaperçue.