Le groupe des dessinateurs humoristes, auquel on doit la réussite de la fête Gavarni et de la fête Henry Monnier, prépare pour le 17 mai, au Casino de Paris, une fête nouvelle en l'honneur de Jacques Callot, le bon Lorrain qui croquait de verve, de si magistrale façon, les grands seigneurs, les soldats, les bohémiens, les gueux et les comédiens de son temps (1592-1635). Les imaginations de nos jeunes satiristes sont fort échauffées sur ce thème ancien: on parle de merveilleuses reconstitutions. La fête Callot est une fête d'artistes, où l'humour de bon aloi s'alliera, pour l'amusement des spectateurs, à la curiosité des baraques, cortèges et costumes fidèlement reconstitués. Avis important: les habits noirs et les toilettes de soirée sont admis à ce bal.

Mouvement littéraire

Le Crime de Clodomir Busiquet, par Edmond Frank (Fontemoing, 3 fr. 50). Brichanteau célèbre, par Jules Claretie (Fasquelle, 3 fr. 50). --Le Roman d'un M'as-tu vu?, par Frédéric Febvre (Combel, 3 fr. 50).--Demi-Mère, par Mme Resclauze de Bermon (Plon, 3 fr. 50).

Un sonnet vaut souvent tout un long poème. Il y faut une ingéniosité, une perfection infinies. Comparée au roman, la nouvelle légère, spirituelle, sensible, demande un art tout particulier; c'est un peu comme le sonnet en poésie. Si le court récit en prose n'a pas jusqu'ici obtenu une grande faveur parmi le public, si les éditeurs le redoutent et présentent un visage déçu à celui qui leur apporte un recueil de petites histoires, c'est qu'il n'y a pas là ordinairement toute la sentimentalité exquise, tout le vif esprit qu'exige le genre. M. Edmond Frank nous offre en revanche une série de nouvelles qui ne laissent rien à désirer aux lettrés délicats. Ce sont de petits bijoux admirablement ciselés, jetant une lueur vive et charmante. Impossible de montrer dans des lignes rapides toutes les petites choses, quelques-unes menues et frêles, de M. Frank. La première, la plus étendue, le Crime de Clodomir Busiquet, a donné son nom au volume entier. Gauche comme Diafoirus, le jeune Clodomir a eu maille à partir, dès le lycée, avec un beau garçon, riche, avantageux, qui se moquait de sa mine et de sa laideur. Il s'est résigné plus tard à prendre la succession de son père, le pharmacien, et à passer sa vie parmi les drogues et à la lueur des bocaux multicolores. Mais, pour être apothicaire, on n'en a pas moins un coeur sensible; Clodomir adore en secret une cousine plus fortunée que lui. Quel est son désespoir quand il apprend qu'elle va se marier! Mais, ce qui redouble son chagrin, c'est que le fiancé est précisément son ancien ennemi du lycée, qui n'a pas désarmé et profite de la circonstance pour abreuver d'humiliations le malheureux Busiquet, lequel cherche une vengeance adéquate à la situation. Avec quoi peut bien s'assouvir l'ire d'un pharmacien? N'a-t-il pas dans son officine de quoi mettre à mal le genre humain tout entier? Clodomir jure que la cousine n'appartiendra pas à son rival détesté. Aussi glisse-t-il, dans une fiole, un peu de poison au lieu d'un médicament ordonné à la belle. Mais quel remords, le crime accompli. Il se jette à la mer, mais, au milieu du saut, est retenu par sa vieille et fidèle bonne, attentive à tout et qui avait mis dans la fiole meurtrière de l'eau innocente au lieu du liquide meurtrier. Voilà comment Busiquet, après les avoir frôlés, a évité l'assassinat et le suicide. Tout cela est joliment narré, avec une sûreté de mots toute classique, avec une bonne humeur attendrie. Rien de plus amusant pareillement que le Saint-Honoré, et toute cette série de jolies nouvelles dans lesquelles s'est joué le talent fin et souple de M. Frank!

Jules Claretie a créé un nom et un type. Brichanteau restera; on se souviendra toujours de Brichanteau; on le nommera dans les générations futures. Qu'est ce donc que cet illustre, que cet immortel? Nous le connaissions déjà par un livre de M. Claretie; mais ici, il nous apparaît mieux encore, non plus dans son éclat, mais sous un jour doux, attendri. Retiré du théâtre, pensionné par l'Association des artistes dramatiques, célèbre puisqu'on l'interviewe et qu'on recueille ses souvenirs, Brichanteau aime à se raconter lui-même et surtout à raconter ce qu'il a aperçu au théâtre. Ce n'est pas seulement un M'as-tu vu?, c'est encore et surtout un artiste qui a su voir les autres et les admirer. A l'exposition de portraits d'artistes où il se promène, il narre, en passant devant chaque peinture ou devant chaque buste, les impressions poignantes ou tendres qu'il a ressenties au théâtre. Il a entendu les deux grands romantiques: Bocage et Frederick Lemaître; Mme Doche, la Dame aux camélias, l'a enthousiasmé; il se rappelle combien exquise était Léonide Leblanc «sous la perruque poudrée de la Frileuse ou le petit chapeau de Patrie». En passant devant le Conservatoire, Brichanteau sent toute sa jeunesse refleurir et se permet aussi de judicieuses observations. Pourquoi est-il question là de déclamer? Est-ce qu'un comédien doit jamais déclamer? Pourquoi admettre, dans cette maison, des gens mal bâtis? Sur le théâtre ne doivent figurer que des Apollons ou bien des Vénus et des Minerves. Avec un art exquis, avec une connaissance parfaite de son sujet, M. Claretie nous a rendu, en le faisant célèbre, ce Brichanteau, à moitié de Paris et, par ses tournées, à moitié de la province. Je recommande en particulier les pages humoristiques où l'auteur nous peint les scrupules de son héros, attablé, aux frais du prince, chez une ancienne camarade, encore jolie et aimée.

Dans sa retraite, M. Frédéric Febvre a composé ces douces pages. Son pauvre M'as-tu vu?, enfant gâté, vaniteux, incapable de se gouverner, vivant de phrases qui ne lui appartiennent pas, transportant dans l'existence ordinaire ses gestes de comédien, regardant tout à travers un prisme ou des verres grossissants, a remporté sur la scène du Havre toutes les couronnes. Il était la vedette de chaque soir; les femmes l'adoraient; est-ce qu'une toute jeune fille ne s'était pas noyée pour lui? Il acceptait tout cela comme un hommage dû à son talent et à son galbe. Mais combien précaire la fortune du pauvre comédien Marinval! Les ans viennent; il roule d'engagements en engagements, mange le pain de l'étranger, accourt à Paris où il savoure toutes les déceptions amères des agences dramatiques. En vain frappe-t-il sa poitrine et secoue-t-il sa chevelure à chaque frison de laquelle était pendue autrefois une jolie provinciale, il ne peut que constater jusqu'à quel point, dans ce Paris imbécile, on méconnaît le génie. Grâce à M. Frédéric Febvre, il obtient un bout de rôle à la Gaîté. Un bout de rôle, à lui, l'illustre Marinval! Après avoir repris sa vie errante en compagnie d'une douce choriste, Marie-Anne, dont il a fait sa femme, l'ancien premier du Havre se retire avec une petite pension au bord de la mer bretonne. Il pêche, il fume, il se promène en bon bourgeois, ne se souvenant plus qu'à de rares moments de ses rôles éclatants. Voilà le principal personnage, le type qu'a dépeint avec une véracité saisissante et d'une façon spirituelle et sensible M. Febvre. D'autres personnages secondaires apparaissent auprès de l'enfantin, vaniteux et bon Marinval. Rien de plus piquant et de meilleur à lire que le Roman lamentable d'un M'as lu vu? C'est l'oeuvre d'un lettré et d'un homme fort délicat et fort humain.

Ce qui fait la beauté du roman, plus que les aventures, c'est la poésie. Or, les pages de Mme Resclauze de Bermon en surabondent, sans toutefois en être surchargées. Les jolis détails, les apprêts de la phrase, loin de couvrir les personnages les font valoir et les mettent en relief. Mme Valbert a épousé un avocat, veuf, qui avait eu une fille d'un premier mariage. Dans cette enfant se retrouve toute l'âme créole de sa mère, et ici, la psychologie de Mme de Bermon apparaît avec autant de grâce que de précision. «Nonchalante à ses heures, elle se réveillait d'une brusque secousse, qui semblait l'agiter d'un vent de folie...; le regard se perdait dans la langueur d'un songe lointain pour se réveiller brusquement, tout brillant d'étincelles.» Nous aurons tout le long du volume ces portraits à la fois poétiques et fins. La demi-mère de Juliette--c'est le nom de l'enfant--n'a jamais révélé à celle-ci qu'elle n'était pas sa vraie mère. Ne l'aime-t-elle pas avec la dernière tendresse? Elle est, elle-même, au commencement de sa maturité, plus belle et plus touchante qu'à son printemps. Un tout jeune homme, Olivier, l'adore, le lui dit, l'enveloppe de séductions. Quelles résistances chez cette honnête femme! Quel travail opiniâtre chez Olivier qui la veut conquérir! Malgré tout elle se laisse peu à peu aller à l'amour qui essaye de l'emporter. Sans faillir complètement, elle accorde quelques menues faveurs. Une nuit, à Biarritz, en l'absence de son mari, elle tolère qu'Olivier lui vienne faire ses adieux, bien décidée à lui octroyer seulement quelques paroles de sympathie. Mais, tout à coup, le mari revient, aperçoit, à cette heure, la démarche hésitante et troublée du jeune homme. Où va celui-ci? En même temps, la jeune Juliette--elle a dix-huit ans--qui a surpris les assiduités d'Olivier, qui souffre de tout ce manège et qui comprend ce qui va se passer entre les deux hommes et la ruine certaine de sa famille, se précipite en criant à son père: «C'est pour moi qu'il vient!» De là le mariage, l'inéluctable mariage exigé par M Valbert. C'est poignant, plein de détails mondains, et d'une psychologie amoureuse très intense. Mme Valbert admire sa fille, l'adore plus passionnément, et cependant, comment éviterait-elle les tortures de la jalousie? Séduits et emportés par ces passions vives, par cette tragédie domestique, nous hésitons à nous ressaisir et à critiquer. Qu'on me permette cependant une objection: est-ce que le mariage était inévitable comme le prétend l'auteur? Ne pouvait-on l'écarter en déclarant à M. Valbert que c'était une simple amourette passagère, que le jeune homme imprudent s'était hasardé, sans permission, à solliciter la nuit une entrevue? Mme Resclauze de Bermon a, dans tous les cas, écrit un roman très passionné et très chaste, nous découvrant bien des coins cachés de l'âme féminine.
E. Ledrain.

LES THÉÂTRES

A l'Opéra-Comique, on a accueilli avec une faveur marquée la Cabrera, drame lyrique en deux parties, fort adroitement établi par M. H. Cain et mis en musique par un jeune compositeur, M. G. Dupont, dont la verve mélodique et le savoir sont de bon augure pour l'avenir. Nous avons donné, il y a quelques mois, un fragment de cet intéressant ouvrage, qui a été couronné au concours international ouvert par M. Sonzogno, en Italie.

Les représentations de l'Opéra-Italien, au théâtre Sarah-Bernhardt, captivent de plus en plus le public--j'entends cette partie du public, la plus nombreuse certainement, qui ne voyait pas sans regret le dédain témoigné par la plupart de nos compositeurs aux séductions pures de la mélodie interprétée par des voix humaines. Là, se rencontrent les chanteurs les plus réputés de l'Italie: Bassi, F. de Lucia, Titta Ruffo, Garbin, Mmes Pinto, Stehle, etc., etc., et les ouvrages qu'interprètent ces artistes sont traités, dans leur fougue, avec une conscience de travail harmonique et orchestral qui commande le respect de la critique. Ce n'est pas assez dire pour Siberia, le magnifique drame lyrique de M. Giordano, dont nous avons constaté le triomphal succès la semaine dernière. Adriana Lecouvreur, de M. Cilea et, à un degré inférieur, Amico Fritz, de M. Mascagni, méritent également la faveur dont ces ouvrages jouissent en Italie.