M. J.-B. Burke.

L'expérience de M. J.-Buttler Burke.
(Dessin de A.-H. Fisher d'après les documents fournis par M. Burke).]

Les radiobes de M. J.-B. Burke (Cercles A. B. C.), comparés aux cristaux de Rainey.

LE RADIUM SERAIT-IL GÉNÉRATEUR DE VIE?

M. Dubois ressemblent à de la matière vivante. Ces granulations, on peut les produire sans radium, avec du chlorure de baryum en particulier; mais il y a une parenté entre le baryum et le radium. Elles n'ont pas une durée indéfinie, d'après les observations de M. R. Dubois; on les voit se transformer lentement en cristaux et cette transformation est leur fin; après avoir paru se nourrir, grandir, se multiplier aussi, elles paraissent mourir, en atteignant une condition désormais fixe et stable. Leur multiplication, toutefois, est relative: il n'y a pas de vraie reproduction, il n'y a pas formation de corps similaires qui vivent plus longtemps que leurs progéniteurs et donnent à leur tour naissance à des corps qui font de même. «Ce serait véritablement la vie, dit M. Dubois, en parlant de ses granulations, si elles donnaient naissance à des êtres semblables à elles-mêmes, mais elles sont stériles et meurent, comment dire? radicalement célibataires, sans descendance, de la mort totale, complète, définitive.» Il ne faut donc pas parler de «création de vie» ou de «génération spontanée». Et il y a d'autant moins lieu de croire le radium capable de vivifier réellement une matière quelconque qu'on le sait un destructeur redoutable et puissant de toute vie: il désorganise les tissus, en tue les cellules et organes, comme chacun le sait. Aussi M. Dubois n'a-t-il pas tiré de conclusions sensationnelles de son expérience. Peut-être, toutefois, ne l'a-t-il pas assez fait connaître dans le monde scientifique. Car voici qu'elle a été réalisée, de façon indépendante, semble-t-il, par un jeune physicien anglais. M. Burke, avec les mêmes résultats en gros aussi. Mais une grande publicité a été faite à M. Burke et des conclusions extraordinaires en ont été tirées. Ce qu'elles valent, l'avenir le fera voir: mais il est essentiel d'indiquer qu'en cette affaire la priorité du savant français est éclatante. Les expériences françaises ont été signalées au public de Lyon au début de novembre dernier: les anglaises, fin mai 1905 (voir Nature, du 25 mai 1905). Ceci posé, voyons ce que M. J.-B. Burke, qui travaille au Cavendish Laboratory de Cambridge, a découvert.

M. J.-B. Burke étudiait depuis quelque temps la formation des agrégats moléculaires instables, et les propriétés extraordinaires du radium lui firent penser que cette substance éminemment instable pourrait, en agissant sur d'autres corps, déterminer la production de composés instables aussi. Il prépara donc un bouillon à la gélatine et, tout comme M. Dubois, y ensemença aseptiquement, cela va de soi, un peu de chlorure ou de bromure de radium. Nos figures font voir de quelle manière il s'y prit pour briser, à l'intérieur du tube contenant le bouillon gélatinisé, un petit tube contenant du radium. Comme M. Dubois, il vit se produire une apparence de culture à la surface du bouillon. Au bout de quelques heures, 24 avec le bromure, et 3 ou 4 jours avec le chlorure, il sembla se former une colonie microbienne. Cette colonie paraissait localisée à la surface d'abord; puis, avec le temps, tout comme dans l'expérience de M. Dubois, elle gagna la profondeur de la gélatine, descendant d'un centimètre en une quinzaine environ. Comme rien de tout ceci ne se passe dans les tubes de bouillon témoins, non ensemencés avec du radium, il faut bien conclure qu'on n'est pas en présence d'une contamination accidentelle par des germes quelconques. Les phénomènes sont évidemment occasionnés par le radium, et c'est pourquoi M. Burke a appelé radiobes les corps particuliers dont le radium provoque la formation dans le bouillon. Ces radiobes ne sont pas des microbes, d'ailleurs. M. Sims Woodhead, excellent bactériologiste, l'affirme positivement. Du reste, les radiobes présentent deux caractères qui les distinguent à fond des microbes. La forte chaleur qui tue les microbes n'en détruit pas les cadavres: or, par la chaleur, les radiobes se dissipent et disparaissent totalement. Mais on les voit reparaître quelque temps après le refroidissement. Autre fait: les radiobes sont solubles dans l'eau et les microbes ne le sont pas. Chose curieuse qu'il faut encore signaler: c'est qu'exposés à la lumière ils disparaissent. Mais si l'on met le bouillon à l'obscurité, on les voit reparaître au bout de quelques jours. Or, les microbes ne font rien de pareil et il n'y a pas à rapprocher de ceux-ci les radiobes: trop de différences, et de trop importantes, distinguent, ces deux groupes de corps.

Pourtant certains faits rapprochent les radiobes de la matière vivante. M. J.-B. Burke a, en effet, observé, comme M. R. Dubois, que les radiobes, d'abord très petits, grossissent. Ils présentent une sorte de croissance. D'abord imperceptibles, ils acquièrent peu à peu des dimensions appréciables au microscope (3 dixièmes de millième de millimètre: ce n'est pas énorme...). Chez les radiobes les plus volumineux, qui se présentent sous forme de petits corps d'apparence générale sphérique, il semble même y avoir un épaississement intérieur, quelque chose qui ressemble au noyau dont sont pourvues les cellules animales ou végétales. Enfin, comme l'a vu M. R. Dubois, M. J.-B. Burke constate que les radiobes, ayant atteint une certaine grosseur, se désagrègent, se brisent, se subdivisent. Mais ces produits secondaires n'ont guère de vitalité. M. Burke a ensemencé des parties de colonies sur des bouillons neufs: elles n'ont paru présenter qu'un accroissement insignifiant. D'autre part, la conduite particulière que manifestent les radiobes à l'égard de la chaleur, de l'eau et de la lumière, montre bien qu'on n'a pas affaire à des organismes vivants. Ce sont bien plutôt des agrégats physico-chimiques, purement et simplement. Et la mort à laquelle ils succombent, la fixation, l'immobilisation sous forme de cristaux, est un fait d'ordre physico-chimique encore, et non d'ordre vital.

Il est vrai qu'on peut très bien imaginer qu'il y ait des formes de vie aussi inférieures à celle du microbe que celle du microbe est inférieure à la vie de l'oiseau ou du mammifère. Mais, si le radiobe doit être considéré comme une de ces formes, on est obligé de reconnaître aussi que sa vie est à peine digne de ce nom; elle n'a point de permanence ni de transmissibilité. Aussi sera-t-il plus raisonnable de ne pas chercher dans les radiobes une forme de vie élémentaire; on y verra plutôt un cas curieux et intéressant d'agrégats moléculaires instables, qui n'arrivent à quelque fixité et stabilité qu'après des modifications et des transformations variées d'ordre physique ou chimique. C'est tout à fait l'avis de M. R. Dubois, c'est bien un peu celui de M. Burke. Inutile de tenir compte de l'avis de tant de personnes qui ont fait dire aux expériences de M. Burke des choses qu'elles ne disent point, en parlant de la «création de la vie». Il n'y a pas, dans les expériences singulièrement similaires de M. R. Dubois et de son successeur, M. J.-B. Burke, à parler d'une «création de vie»: les caractères essentiels de la vie font défaut. Il est vrai que la mort existe; mais il y a une mort de la matière inerte et surtout des composés peu stables de celle-ci. Mais la vie des radiobes n'existe pas: on ne rencontre pas chez eux ce flambeau que les individus successifs se passent et qui continue à circuler, porté par les derniers-nés, alors que les ancêtres ont disparu. Les radiobes ne se multiplient pas.