Le 13, on était à Tendra d'où l'on envoyait à Odessa, pour y faire des vivres, un torpilleur. Tout était parfaitement tranquille sur le Potemkine, en apparence du moins, car depuis longtemps un comité fonctionnait à bord--comme d'ailleurs, sur tous les navires de la mer Noire et dans toutes les casernes de la marine à Sébastopol--comité dont le sergent électricien Athanase Matuschenko (un second maître, dirions-nous en France) était l'âme et qui préparait un coup de sa façon. Mais on était nullement pressé d'agir. Mieux, même, on n'était pas prêt. On avait choisi une autre heure, plus tardive.

Dans la nuit du 13 au 14, le torpilleur envoyé aux vivres rejoignait le Potemkine à Tendra. Au lever, les matelots, en montant sur le pont, virent la viande qu'il rapportait, suspendue à des crochets, au grand air. Elle dégageait une telle puanteur qu'on avait dû laisser là, en plein air, tout ce qu'on n'utilisait pas pour le déjeuner. Il y eut, au gaillard d'avant, des réflexions, des murmures. On se concerta...

A l'heure de la soupe, bien peu de matelots descendirent. Le commandant Golickof fut avisé de l'incident. Il le prit assez mal. La viande fut soumise par lui à l'examen du docteur Smirnof, médecin en chef du navire, qui, bien sûr de ne pas déplaire à l'autorité, donna tort aux matelots.

Alors, le commandant donna l'ordre de réunir sur le pont tout l'équipage. Une batterie des tambours de Pogarneatzà retentit. Les matelots s'alignèrent en silence à l'arrière. Tous les officiers de service et le médecin étaient présents.

--Il paraît, dit le commandant Golickof, que certains d'entre vous ne sont pas contents de la nourriture du bord et protestent. Tant pis pour eux. La viande est excellente et le docteur l'affirme. Mais, comme je veux connaître les mauvaises têtes, que ceux qui veulent bien manger passent ici,--et il désignait l'espace libre sur le pont, derrière lui. --Que les autres restent là,--devant lui.

Tout l'équipage, à peu près, défila devant le commandant, sans murmures, et vint se ranger où il avait dit. Demeuré en face d'une trentaine d'hommes qui hésitaient, il arrêta le défilé et fit sonner à la garde: dix-huit marins en armes arrivèrent et entourèrent les mécontents.

Le commandant avait perdu tout sang-froid: il commanda de fusiller sur l'heure les mutins. La garde obéit au commandement de charger les armes, mais ne fit plus un mouvement au cri de: «Feu!»

L'état-major et l'équipage du "Kniaz-Potemkine" avant le drams.