Pendant le dîner, un coup de canon. Nous venons de franchir le cercle polaire. On applaudit... Oui, je sais bien, c'est ridicule. Mais nous étions heureux et le plaisir aime à se manifester par du bruit. Il y avait aussi un peu de fierté naïve dans le coeur de ces Français qui se savaient gré à eux-mêmes de donner un démenti à la réputation de sédentarité nationale. Enfin, tout de même, nous sommes dans l'océan Glacial et cela n'arrive pas à tout le monde.

Mercredi, 13 juillet.--Pluie. Navigation entre les îles. A cinq heures, arrivée à Tromsoe.

Dans cette ville perdue à l'extrémité du monde habité, des fils télégraphiques, téléphoniques et l'éclairage électrique font au ciel gris une sorte de grillage. La première boutique dont nous voyons l'enseigne est celle d'un marchand de musique. Il y a deux journaux que lisent sans haine, je pense, des habitants gais et affables.

Les yeux les moins observateurs du bord sont frappés du contraste qu'offrent ces populations avec les nôtres. Les hommes que nous fréquentons, les bateliers, les boutiquiers, ceux qu'on rencontre dans les rues, ont une dignité d'attitude, une sorte de fierté silencieuse et concentrée qui nous surprend.

C'est le pays du crépuscule éternel: c'est aussi celui du silence. Lorsque notre bateau est à l'ancre, des barques l'entourent, prêtes à accueillir le passager pressé qui dédaigne les moyens du bord. De la part des rameurs, il n'y a pas un cri, pas un appel. Ils restent là, donnant de temps à autre un coup d'aviron pour se maintenir à la hauteur de notre échelle et attendant avec patience une aubaine qu'ils ne sollicitent pas.

Les rues de Tromsoe, comme celles de toutes les villes de la Norvège, sont larges, afin d'éviter la propagation des incendies. Ces grandes dimensions concourent à l'impression de silence et de solitude. La ville est pittoresque. Tout le long du fleuve que paraît être la mer enfermée entre les îles, les maisons brunes en bois sont bâties sur des pilotis noirs; de bizarres auvents abritent les grues servant à embarquer les morues séchées. Aux boutiques installées pour tenter les touristes, et qui sont assez nombreuses, de grandes peaux d'ours blancs sont pendues comme des drapeaux. Tout autour de la ville, sur les montagnes, des plaques de neige semblent du linge oublié.
Brieux.

(A suivre.)

«Tromsoe, le pays du crépuscule éternel et du silence...»