Les verts deviennent d'une puissance qui déconcerte. Tous les premiers plans s'accusent avec un relief extraordinaire, tandis que, dans les lointains, se dégradent ou s'exaspèrent les innombrables notes qui vont du gris bleuté au violet sombre, en passant par la succession des roses. La mer reflète tout cela en le déformant un peu, en le commentant, pourrait-on dire. Tout l'après-midi nous nous sommes insinués entre les montagnes.

Le paquebot tourne à angle droit plusieurs fois en une heure. Par suite de ce mouvement, les montagnes les plus rapprochées semblent s'écarter pour découvrir, aux yeux déconcertés et grands ouverts, des surprises nouvelles. Il y a des blocs de pierre sombre dans lesquels on pourrait tailler des cathédrales, des forteresses abruptes qui se dressent comme d'infranchissables défenses d'un empire de géants, des pics pointus où s'accrochent les nuages, des flaques énormes de neige, des successions de sommets noirs et tourmentés perdus dans le bleu.

Au milieu de ce titanique chaos, de cet entassement de grandeurs, le paquebot glisse doucement, car la mer est d'un calme absolu; on entend à peine les battements de l'hélice et l'on se sent emporté comme dans un rêve dans un pays fantastique et terrible. Tous les passagers, malgré le froid, sont sur le pont, les yeux écarquillés et la figure grave. La blague a perdu tous ses droits et, par instants, il plane sur ces cent cinquante Français un silence religieux.

«... On est dans un cirque, on ne sait plus retrouver
l'endroit par où l'on y est entré...»]

C'est bien une angoisse qui nous saisit, une sorte de gêne ravie et timide. Le spectacle est trop grand pour nos coeurs.

Ajoutez que nos pilotes norvégiens, en se dirigeant dans ce dédale, prennent, pour les virages, les plus grands tournants!

Il semble que l'on va se heurter à ce rocher gigantesque dont on ne peut voir la cime qu'en renversant la tête en arrière, tant cette cime est haute et rapprochée.

On sait bien que l'homme qui commande sur la passerelle connaît à fond tous ces parages et que son attention n'est pas distraite; malgré cela, une inquiétude qu'on chasse difficilement vous envahit tant il semble certain que le bateau va se briser sur l'obstacle. On ne voit aucun passage devant soi, on cherche longtemps et l'on finit par découvrir une fissure assez large pour une barque de pêche. Et nous continuons à nous avancer implacablement droit vers la masse sombre, dans le silence et dans le calme. Le bruit sourd de l'hélice est comme celui d'un coeur qui bat... Sommes-nous perdus réellement? On a envie d'aller prévenir l'homme de la barre, d'aller s'assurer qu'il est à son poste... Quoi! toujours la même route! Mais c'est de la folie... Dans quelques secondes, nous heurtons le rocher... Il faut crier... il faut... Non... Subitement, la fissure s'élargit, le paquebot tourne, s'y engage et se trouve de nouveau dans un cirque. On ne sait plus retrouver l'endroit par où l'on y est entré; il semble qu'on ferme des portes derrière nous. Et, incessamment, cela se renouvelle avec des panoramas nouveaux, des couleurs invraisemblables, dont la moins surprenante n'est pas celle d'un glacier bleu qui, là-haut, à droite, couvre des sommets et des versants sur une longueur de cinquante kilomètres.

LE CERCLE POLAIRE