Le port de Trondjheim.

»Sais-tu ce qu'on nous a apporté d'abord? Une coupe dans laquelle un morceau de roquefort moisissait avec d'autres fromages aussi odoriférants. Nous l'avons remisée sur la table voisine, mais le garçon nous l'a rapportée, en compagnie cette fois d'une quantité de plats où il y avait du homard, du poulet, du rosbif, du jambon, du saumon, et d'autres viandes encore. Le tout froid. Nous avons picoré dans tous ces plats, nous avons bu de la bière exquise dans des flûtes de 50 centimètres de haut, et nous avons ainsi parfaitement déjeuné.

»Mais ce n'est pas cela qui nous a réconciliés avec la Norvège, c'est l'excursion aux cataractes de Lerfossen.

D'abord, nous avons traversé une forêt de sapins vraiment septentrionale. J'ai eu cette joie qui est souvent la seule que nous autres, pauvres désabusés, puissions éprouver en voyage: j'ai reconnu les images.

» Puis nous sommes arrivés à la cascade. Il n'y a pas à dire le contraire: c'est merveilleux. Imagine un fleuve large comme la Seine à Charenton, auquel le terrain manque tout à coup par une différence de niveau, presque à pic, d'une cinquantaine de mètres... Je devine que tu souris, narquois, en me lisant. Tu m'ennuies. Moi, je trouve cela admirable. D'abord je suis venu ici pour admirer. J'ai payé pour cela... alors...»

Lundi soir.--Nous venons de passer une journée d'enchantements. Depuis une heure de l'après-midi, nous naviguons au milieu du plus étrange, du plus magnifique, du plus grandiose panorama.

«Un glacier bleu couvre des sommets et des
versants sur une longueur de 50 kilomètres.»

L'enthousiasme des plus réfractaires est sans restrictions. La beauté du spectacle arrache des larmes à plusieurs et l'émotion gagne jusqu'à de simples gabiers. Mais comment en donner l'idée, puisque tout cela est produit par l'étrangeté de la lumière. Nous vivons dans un pays paradoxal. C'est à la fin de l'après-midi, à partir de cinq heures, que la clarté prend une intensité spéciale.