On ne sait plus où se donner rendez-vous pour potiner, pour s'embrasser, pour s'évanouir... Leur vieux Conservatoire était idéalement approprié à tout cela et il n'y a pas de maison où j'aie passé, à Paris, de plus intéressantes minutes. On y étouffait, mais on y étouffait «entre soi»; un même fanatisme puéril y rassemblait de braves gens que les mêmes petites douleurs, les mêmes petites joies, les mêmes ambitions, les mêmes espoirs faisaient vibrer, pleurer et rire ensemble. On reconnaissait l'appariteur; on disait bonjour aux huissiers et les ouvreuses composaient une petite famille parmi laquelle on se sentait attendu. Et il y avait aussi, au vestibule du rez-de-chaussée, ce décor familier du buffet où il semblait que, chaque année, on retrouvât les babas et les orangeades de l'année d'avant. Une vaste cour bien close nous isolait des indiscrétions de la rue; c'était le parloir en plein air, la «potinière» où, pendant les entr'actes, s'assemblaient, pour bavarder, les spectateurs, les concurrents en habit noir, les concurrentes en robes claires, presque toutes jolies, toutes coquettes, et si gentiment bouleversées par l'émotion de la bataille!
Je repassais là tout à l'heure. Les grilles étaient closes. L'horloge sonnait dans la cour vide, pleine de soleil. Et j'eus pitié de la vieille maison désertée, comme de quelqu'un à qui une injustice a été faite...
La vieille Université aussi avait des habitudes charmantes, dont la disparition m'étonne. Elle aimait à célébrer par des fêtes pompeuses la clôture annuelle des classes. Il paraît que cette pompe a paru vaine à quelques pédagogues et qu'on est en train de simplifier tout cela. Le Concours général est aboli et la grande fête qui devait remplacer celle-là--on en parlait beaucoup l'année dernière--n'est point décrétée encore. Il y a bien les distributions de prix, dont la coutume subsiste; mais il me semble que l'éclat de ces solennités n'est plus le même qu'autrefois.
C'était, dans mon enfance, au pensionnat de banlieue où je fus élevée, une grave affaire que la distribution des prix. Pour rien au monde, les familles n'eussent manqué à ce rendez-vous-là. Pour celles d'entre nous qui avaient le mieux travaillé, c'était une joie--et un devoir--que de venir recevoir les prix qu'on avait gagnés; et pour les autres, c'était un devoir aussi, et comme un petit châtiment respectueusement accepté, que d'assister, les mains vides, au triomphe des laborieuses...
On ajoutait à chaque prix une couronne en papier vert--en papier doré, quelquefois--et nous tendions le front, très émues, aux deux mains gantées de blanc qui nous coiffaient de ces auréoles. Nous ne trouvions pas cela comique du tout. Mais tout change, même l'âme des écoliers. Il paraît qu'à présent les couronnes en papier les font rire; ils ne veulent plus être coiffés de ce papier-là et, dans la plupart des lycées et des écoles de Paris, on a cessé de donner aux enfants des couronnes.
On me dit même que beaucoup de parents dédaignent de se déranger pour assister à ces cérémonies. A quoi bon? «Des discours fastidieux à entendre; deux heures d'étuve à subir...» On aime mieux boucler ses malles et gagner au plus tôt la montagne ou la mer. Ainsi, d'année en année, cette «lecture du palmarès», qui était, aux yeux des petites filles de ma génération, la plus prestigieuse des cérémonies de l'année, apparaît comme une formalité risible et très vieux jeu, dont il y a quelque élégance à ne plus tenir compte. On a supprimé les couronnes, on supprimera les prix. Les médecins démontreront (ils démontrent déjà) que l'inintelligence, la paresse, l'inattention, sont des maladies et qu'il est inhumain d'humilier un enfant «malade» en glorifiant, à côté de lui, l'écolier qu'un hasard heureux de santé a fait intelligent, laborieux, attentif aux leçons de ses maîtres; les philosophes ajouteront (ils disent déjà) que la distribution de prix est une tradition antidémocratique et immorale, en ce qu'elle excite chez l'enfant la jalousie des supériorités, l'amour des honneurs, le goût de vaincre...
Ces hygiénistes, ces moralistes, ces logiciens, m'assomment. Ils nous préparent une humanité sans défauts où il me semble qu'on s'ennuiera terriblement.
Sonia.
LES DEUX YACHTS IMPÉRIAUX
| Le Hohenzollern, yacht de l'empereur d'Allemagne. | L'Étoile-Polaire, yacht de l'empereur de Russie. |