Afin de laisser l'oeil s'habituer aux teintes faibles de la couronne extérieure, je commence par les parties basses et voisines du soleil. Elles étaient limitées, cette année, par un anneau brillant de couleur dorée, dont l'intérieur avait une teinte lumineuse d'un bleu pâle rappelant celui de certains globes électriques.

A mesure que le dessin avance, il ne faut pas oublier que les secondes s'écoulent et l'on est obligé de jeter de temps en temps les yeux sur le chronomètre dont les aiguilles sont soumises à l'inexorable loi du temps. Souvent c'est un aide qui vous indique le nombre de secondes écoulées. Cette fois je n'avais pas même cette ressource, mes collaborateurs étant occupés à d'autres travaux; mais l'éclipsé fut tellement lumineuse que, pendant toute la durée de la totalité, je pus lire l'heure du chronomètre à 1m,50 de distance.

Les chiffres inscrits au crayon sur le croquis ne sont autres que les secondes indiquées au chronomètre à mesure que le dessin avançait. Une minute et demie avant la fin je pus aborder le dessin de détail; mon oeil habitué à l'obscurité put saisir certains rayons à un diamètre et demi du soleil. L'extension n'a pas été très grande, ainsi qu'on pouvait le prévoir en raison de la période de maximum d'activité solaire coïncidant avec l'époque de l'éclipse. J'ai omis les protubérances roses, dont deux étaient argentées au sommet, et qui donnent une belle coloration rouge à la partie voisine du soleil. Ce détail n'aurait aucun intérêt puisque les formes protubérantielles sont parfaitement obtenues à l'aide de la photographie.

Il sera intéressant dans quelques jours de comparer cette esquisse et le dessin terminé avec la représentation photographique.

Nos plaques obtenues avec des poses relativement longues et des objectifs extra-lumineux vont être développées de manière à obtenir le rendement maximum dans les parties faiblement impressionnées.

Avant de clore cette note, je tiens à parler d'une conclusion très intéressante résultant de nos expériences: il y a grand intérêt à calculer exactement la durée de la totalité et à la comparer à la durée observée afin de vérifier certaines données astronomiques.

Pour m'aider dans cette vérification, M. Paul Ditisheim, dont la réputation de chronométrie est connue du monde entier, a bien voulu construire et mettre à ma disposition un chronographe enregistreur au centième de seconde. La précision réclamée par les faits était dépassée, mais l'appareil, qui a fonctionné merveilleusement, nous a montré que nous devions désormais introduire de sérieuses corrections dans nos tables des diamètres lunaires servant à calculer les éclipses; la différence entre le calcul et l'observation atteignant près de 3 secondes sur la durée de la totalité.

Ce fait a été confirmé d'une manière indirecte par deux observateurs qui, placés l'un à Sousse, l'autre à Gabès, n'ont pas joui de l'éclipse totale alors que ces deux localités étaient comprises dans la zone de totalité indiquée par le Bureau des longitudes. Nous avons donc besoin de quelques éclipses pour connaître le soleil et rédiger nos tables astronomiques.
Abbé Th. Moreux.

LE DÉBARQUEMENT ET LA PESÉE DES MORUES A GRANVILLE