--Où mettez-vous Pierre à la rentrée?

--A Louis-le-Grand; mais comme externe. Et vous?

--Nous, nous laissons Georges à Janson. Externe aussi, bien entendu. J'ai trop souffert d'être enfermé pendant dix ans.

--C'est ce que dit mon mari. Il pense d'ailleurs que rien n'est, au point de vue moral, plus dangereux que certaines amitiés d'internat; que les enfants doivent être formés de bonne heure à l'usage de la liberté et qu'il n'est de sérieuse éducation possible qu'en famille. C'est absolument mon avis.

--C'est aussi le mien. Qu'en pensez-vous, docteur?

L'homme à qui l'on s'adresse est un des médecins les plus connus de Paris. Il hésite, sourit, et répond:

--L'un de mes deux fils, madame, fut externe. C'est, vous le savez, un assez mauvais sujet, et je ne crois pas que l'internat l'eût fait pire qu'il n'est. J'incline même à penser le contraire.

» Mon fils Gustave était en effet, comme externe, à l'abri des fréquentations mauvaises du lycée; le malheur est qu'il employa la liberté que je lui laissais à boire, de bonne heure, des bocks en des brasseries où ses camarades internes n'entraient pas, à lire des livres qu'ils ne lisaient pas, à rechercher des amitiés, à courir des spectacles, à contracter des habitudes de vie qui ne convenaient ni à son âge, ni à sa condition. J'aurais dû le surveiller; mon métier ne m'en laissait pas le loisir. La chambre où il travaillait était incommode; les visites qui affluent chez moi lui offraient d'incessants sujets de distractions et comme, en attendant de divorcer, je me disputais plusieurs fois par jour avec ma femme, il n'était pas jusqu'à mon ménage qui ne fût un spectacle peu propre à développer chez cet enfant le sentiment de la vie de famille. J'en conclus donc que l'internat, qui a été funeste à tant de petits garçons, eût peut-être été le salut de celui-là; et qu'en matière d'éducation il n'est point de système qui formellement l'emporte sur les autres... Tout dépend de l'homme qu'on est, de la femme qu'on a, du métier qu'on fait, de l'appartement qu'on habite, des gens qu'on fréquente, des qualités natives de l'enfant, de ses défauts, de son tempérament. C'est une grave affaire, madame, que de former un homme...»

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Grave affaire et lourde responsabilité! Ainsi, il y a au Tyrol un père et une mère qui, s'ils ont une conscience et lisent les journaux, ont dû vivre ces jours-ci, comme disait Dumas, de supérieures minutes d'émotion. Ce sont les parents de ce jeune Rinaldo Agostini, dit Eitar Amor, arrêté pour vagabondage, et à propos de qui la question se posa, devant les magistrats et les philologues, de savoir s'il n'existait point au monde une langue si jeune que personne ne la connût encore, ou si vieille que tout le monde, sauf ce miraculeux vagabond, l'eût oubliée.