[(Agrandissement)]
TRAFALGAR.-Le duel du Redoutable et du Victory.--Dessin original de H. C. Seppings Wright.

Napoléon conçut alors un plan que l'amiral Jurien de la Gravière, bon juge en l'espèce, appelle «un trait du génie»: il prescrivait aux trois amiraux français de sortir, coûte que coûte, des ports de France et de s'en aller aux Antilles, entraînant après eux les escadres anglaises. Ce plan réalisé, la Manche, libérée pour un temps de la présence des vaisseaux britanniques, livrait tranquillement passage à la flottille transportant l'armée de Napoléon.

Mais, même si l'Angleterre n'eût réussi ultérieurement à détourner contre l'Autriche l'armée réunie à Boulogne, les conceptions navales de l'empereur n'eussent pu être réalisées en temps voulu. Villeneuve parvint à entraîner Nelson aux Antilles. On peut voir sur notre carte Missiessy réussissant également à s'évader de Rochefort, en passant entre les escadres de Calder et de Cornwallis, et se dirigeant vers le lieu de rendez-vous. Malheureusement, Ganteaume ne peut rompre le blocus qui l'enserre dans Brest. La lecture de notre schéma montre en outre comment Villeneuve, pressé par Nelson, qui le suit comme à la piste, est obligé de revenir trop tôt, sans avoir pu combiner ses opérations avec Missiessy; comment ce dernier, dont la marche est lente, s'attarde aux Antilles et revient à Rochefort sans avoir coopéré efficacement à l'exécution du plan tracé par Napoléon. On voit enfin Villeneuve, fuyant devant Nelson, s'efforcer, en longeant la côte d'Espagne, de gagner Rochefort, dans l'espoir d'y retrouver Missiessy, et se heurtant à une escadre anglaise, celle de Calder, qui n'a pas bougé du Ferrol. Une bataille se livre au cap Finisterre entre Calder et Villeneuve: elle reste indécise, mais l'amiral français, intimidé par ce demi-échec, redoutant peut-être la présence d'une autre flotte anglaise devant Rochefort, se résout à revenir à Cadix. Quant à Nelson, certain désormais du retour de Villeneuve dans les mers d'Europe, il revient en hâte dans la Manche afin de s'opposer éventuellement à une apparition de Villeneuve dans les parages du Pas de Calais. C'est ainsi que nous trouvons Nelson à Portsmouth le 18 août, tandis qu'à pareille date Villeneuve rentrait à Cadix. Le plan de Napoléon avait donc échoué, mais rien n'était compromis pour l'avenir, tant que les escadres françaises existeraient intégralement. Malheureusement l'empereur, irrité de tous ces échecs, s'en prend à Villeneuve et lui ordonne de quitter Cadix, de revenir à Carthagène ou à Toulon, et de remettre en d'autres mains le commandement de son escadre. Humilié peut-être injustement, l'infortuné amiral crut de son devoir de se réhabiliter par une action d'éclat. Il attendit exprès, dit-on, pour tenter sa sortie, le retour de Nelson et, confiant dans la supériorité de ses forces (il avait sous ses ordres 40 navires français et espagnols contre 32 à Nelson), il se laissa rejoindre par l'amiral anglais à la hauteur du cap Trafalgar...

Lord Nelson était un terrible adversaire. Depuis douze ans, ce marin extraordinaire, le plus grand qu'ait jamais eu l'Angleterre, parcourait la Méditerranée, l'Atlantique, les mers du Nord, à la poursuite, c'est-à-dire à la destruction de toutes les escadres qu'avaient pu mettre sur pied la France et ses alliées. Déjà vainqueur dans trois batailles, à Aboukir, au cap Saint-Vincent, à Copenhague, il allait, à l'âge de quarante-sept ans, couronner sa carrière par une de ces actions d'éclat qui font les hommes immortels.

On ne sait, en effet, ce qu'il faut le plus admirer dans cette vie de Nelson. Est-ce l'homme de guerre qui, par un privilège rarement accordé aux grands capitaines, ne connut jamais la défaite? Est-ce le héros, honoré par ses compatriotes plutôt comme un dieu que comme un homme pour avoir sauvé l'Angleterre au moment le plus critique de son histoire? Est-ce le stratégiste, le tacticien qui se haussa jusqu'au génie en portant l'art de la guerre navale à la perfection dans cette bataille même de Trafalgar où il devait mourir?

Pour nous, obligé de nous limiter, nous aimerions seulement à expliquer de simple façon pourquoi la manoeuvre de Nelson fut un chef-d'oeuvre de tactique navale, pourquoi, malgré les transformations apportées à la marine de guerre par l'emploi de l'acier et de la vapeur, elle demeure aujourd'hui encore un modèle à imiter.

La seconde carte que nous avons dressée à cet effet, d'après les documents des archives, de la Marine, la fera très bien comprendre.

1° Il divise son armée navale en deux colonnes parallèles, afin de les enfoncer comme deux coins gigantesques à travers la flotte franco-espagnole qui s'avance perpendiculaire à sa direction.

2° Il procède par offensive foudroyante, confiant dans l'originalité de sa formation de combat pour empêcher l'escadre ennemie d'y répondre d'une façon adéquate, en temps voulu.

3° Il prescrit à ses capitaines de vaisseau de s'attaquer d'abord de préférence aux bâtiments amiraux. Lui-même donne l'exemple. Ayant son pavillon sur le Victory, il marche droit sur le Bucentaure, le vaisseau-amiral de Villeneuve. Seul, l'admirable dévouement du vaisseau français Redoutable, se jetant en avant du Bucentaure, sauve, pour un temps, Villeneuve, et donne lieu au duel, resté légendaire, du Victory et du Redoutable.