Le cours du Rhin, au sud de Mannheim, en remontant jusqu'à Bâle.
«Garde au Rhin! Le fleuve, cher à nos ancêtres, doit l'être à nous-mêmes, le même que l'artère-aorte, qui subit l'impulsion des mouvements du coeur et porte la vie au corps entier, n'est pas située au centre de l'être humain, de même le fleuve rhénan, artère-aorte de la Germanie, n'a pas été placé par le Créateur au centre de notre patrie. Mais voici que, par un de ces avertissements mystérieux que la Providence m'a envoyé pour être transmis à mon peuple, je sais quel est le rêve de nos ennemis et comment ils méditent de nous frapper à mort par ce conduit vital à notre armée...» (Paroles de Guillaume II à la prestation du serment des recrues de la marine de 1905, à Kiel.)
Que signifiaient ces paroles sybillines de l'empereur allemand, qui, peu comprises au moment où elles furent prononcées, ont été fort peu commentées par la presse? Quel était ce singulier «avertissement divin»? Sous quelle forme s'était-il manifesté? Etait-ce un songe, comme le rédacteur de l'article qu'on va lire a pu le supposer avec quelque vraisemblance, connaissant le mysticisme de Guillaume II?
Quoi qu'il en soit--fiction ou réalité, songe impérial ou fantaisie de publiciste--notre collaborateur donne, sous une forme originale, la clef de l'énigme de ces paroles incomprises, dont l'importance égale le mystère.
GUILLAUME RÊVE...
... Le «Grand Soir» (1) était venu. L'Ange rouge de la guerre étendait ses ailes sur 150 millions d'hommes.
Note 1: Expression favorite de Guillaume II pour indiquer le jour attendu où éclatera la guerre avec l'Angleterre.
Les ambassadeurs d'Allemagne, rappelés, quittaient Londres et Paris. A Berlin, une foule immense, ivre de joie, envahissait le Tempelhof, Unter den Linden, la Sieges-Allée, applaudissant aux victoires futures des aigles germaniques.
A la même heure, s'exécutait le complot tramé depuis longtemps par les ennemis de l'Allemagne. Avant la déclaration officielle de la guerre, ce même soir, dans la demi-obscurité des brouillards de la Néerlande, une flottille de vingt torpilleurs, empruntée hâtivement aux centres de défense mobile de Dunkerque, Calais, Douvres! Rosyth, se donnait rendez-vous à l'île de Goorée, à l'embouchure du Rhin. S'engageant audacieusement dans le bras du fleuve, sous le regard étonné de quelques pêcheurs zélandais qui les prirent pour des bateaux de guerre de leur pays, les torpilleurs anglais et français remontèrent le Rhin. Le territoire hollandais fut traversé en cinq heures de navigation. Soit complicité, soit indifférence, soit ignorance des autorités hollandaises, la flottille ennemie, marchant à la vitesse réduite de 10 noeuds, put arriver à la frontière allemande, sans avoir été signalée.
Il était 10 heures du soir. Une brume intense couvrait le Rhin. Aucune étoile au ciel, pas une lumière sur le fleuve. La circulation des navires avait été arrêtée, en prévision des besoins de la mobilisation. Les petits bâtiments ennemis s'avançaient, tous leurs feux masqués, conduits avec une singulière sûreté de main, par quelques pilotes alsaciens ou hollandais, accoutumés aux sinuosités des flots rhénans.