Vers une heure du matin, le torpilleur de tête «reconnaissait» le pont de Wesel, qui relie cette ville à l'île Buderich et au fort Blücher. Bientôt les torpilleurs passaient sous le pont grandiose qui met en communication les voies ferrées de la rive gauche avec celles de la rive droite. Ils se suivaient à 400 mètres environ les uns des autres, communiquant par un fil téléphonique. Tout à coup, dans la nuit noire, une effroyable explosion réveilla Wesel. Les ponts du Rhin, secoués comme par un tremblement de terre, venaient de s'affaisser. D'énormes masses de pierre et de fer retombèrent dans le fleuve avec un bruit formidable. Que s'était-il passé?... Simplement ceci: les deux torpilleurs d'arrière-garde, numéros 19 et 20, avaient lancé contre les soubassements du pont deux torpilles de 450 millimètres...
Invulnérables aux coups que les batteries des forts dirigent contre eux sans les voir, protégés à tous les regards par les ombres de la nuit et par l'inattendu de leur entreprise, les petits navires poursuivent leur voyage de destruction.
A 2 heures du matin, le pont de Ruhrort est franchi. Une torpille le détériore et le rend impraticable à la circulation des trains.
A 3 heures, c'est celui de Rheinhausen à Mulheim. En vain, les sentinelles font-elles jouer les projecteurs des tours placées à chaque extrémité du pont, elles entrevoient trop tard la vague silhouette des vaisseaux fantômes perdus dans le brouillard.
Cependant, en prévision du jour qui va poindre, la petite flottille force de vitesse. Il s'agit pour elle d'arriver au pont de Cologne, de traverser cette ville, avant que l'alarme ait été donnée. Vers 5 heures, les habitants de cette grande cité allemande apercevaient, avec le plus compréhensible étonnement, des bateaux de forme inconnue, arborant des pavillons étrangers, évoluer sous le pont de Cologne à Deutz. O stupéfaction! Ce chef-d'oeuvre de l'art architectural, ébranlé par trois ou quatre explosions, ne s'effondrait pas complètement dans le fleuve, mais il prenait une position inclinée qui le rendait inaccessible. En même temps, le «pont de bateaux», situé à côté, servait de point de mire, avec ses deux paires de rails et ses appareils d'aiguillage, aux canons de 47 millimètres et de 76 millimètres des navires étrangers.
«L'ennemi! L'ennemi!» crièrent les bateliers.
Mais déjà la flottille, virant de bord, avait rebroussé chemin. Maintenant elle descendait le Rhin, cherchant évidemment à s'échapper par le chemin qu'elle avait pris pour venir et comptant passer sous les arceaux non détériorés des ponts. Elle n'alla pas loin... Signalée par le télégraphe, elle fut bientôt détruite par les batteries d'artillerie qu'on amena en toute hâte de Neuss, de Dusseldorf, de Wesel. Le dernier torpilleur s'échoua sur un barrage placé en travers du fleuve, et il fut capturé.
A 8 heures, tout danger semblait écarté. Un télégramme rassurant, transmis à Berlin, annonçait l'échec relatif de l'audacieuse entreprise. Une demi-douzaine de ponts avaient été détruits, mais un ou deux seulement étaient essentiels à la mobilisation. Simple alerte, sans doute, et heureusement sans gravité.
Or, voici qu'à 10 heures du matin, le pont de Coblentz, surveillé par tout un bataillon d'infanterie, un escadron de cavalerie et six batteries d'artillerie, était secoué déjà base au tablier, comme si quelque main gigantesque, émergeant du fleuve, l'eût tordu de son étreinte. Et même cause toujours: explosion de torpille. Un quart d'heure après, le pont sur la Moselle, non loin du confluent de cette rivière avec le Rhin, suivait le déplorable exemple des ponts rhénans. L'importante voie ferrée de Coblentz à. Trêves était interrompue.
Cependant, aucun navire suspect n'avait été aperçu, ni à Bonn, ni à Neuwied! Les riverains affirmaient que la partie navigable du Rhin, à cet endroit, était trop peu large pour que des torpilleurs de 40 mètres de longueur aient pu glisser inaperçus, en plein jour. Un vieux capitaine retraité émit l'idée que ce pouvaient être des vedettes lance-torpilles. «La France, dit-il, possédait des bateaux de ce type, destinés soit à être embarqués et débarqués en pleine mer, soit à faire la police des rivières. Peut-être deux ou trois accompagnaient-ils la flottille et, au lieu de tenter de s'échapper par la fuite, ce que leur médiocre vitesse ne leur eût pas permis, ils avaient continué leur voyage, espérant se dissimuler derrière les berges élevées ou les îlots... Ils ne peuvent pas aller loin», ajouta sentencieusement le capitaine retraité.