Six heures du soir sonnaient à la cathédrale de Mayence. Les recherches effectuées le long du fleuve, vers Saint-Goar, Bingerbrueck, n'avaient donné aucun résultat. Les moins optimistes finissaient par admettre que les vedettes porte-torpilles avaient dû couler à fond, ou s'enliser quelque part dans les roseaux. Hélas! de nouvelles explosions furent la réponse à cette conviction prématurée. Un trou énorme, dans lequel les eaux se précipitèrent en bouillonnant, venait de se creuser autour des piles du pont de Gustavsburg, à Laubanheim, en amont du fleuve. Le plafond, cédant sous le poids de l'édifice, en déplaçait l'assiette et le rendait impraticable à tout transport. En outre, le déplacement de l'axe du pont exigeait une réfection totale de la construction, longue et dispendieuse.
Quelques minutes après, le pont de l'île Peters-Aüe subissait le même sort...
Naturellement, on se perdait en conjectures sur ces inexplicables attentats. Les uns parlaient de «scaphandriers mystérieux descendus dans le fleuve quelques jours auparavant». N'auraient-ils point posé, sous les culées, des mines reliées électriquement à quelque transport de batellerie, habité par un espion? D'autres parlaient de complicité anarchiste.
Tout à coup, l'un des assistants se frappa le front: «Eurêka, fit-il. Ce sont des submersibles, des sous-marins qui ont fait le coup!... Les Anglais et les Français ont lâché leurs torpilleurs sous-marins dans les eaux du Rhin!»
C'était vrai. Parmi les torpilleurs qui avaient accompli leurs nocturnes forfaits jusqu'à Cologne, la moitié étaient des submersibles du type français Aigrette. Naviguant à la surface comme des torpilleurs ordinaires, doués d'une vitesse de 10 à 12 noeuds, ils avaient accompagné jusqu'à Cologne la flottille des torpilleurs ordinaires. Lorsque ceux-ci, vers le matin, durent reprendre la route du nord, les submersibles s'étaient laissé descendre silencieusement sous les 5 à 7 mètres d'eau du Rhin. Ils avaient continué leur chemin vers le sud, signalant leur passage à Coblentz et à Mayence.
Les moteurs de ces redoutables monstres ayant été construits pour leur permettre de parcourir 500 milles marins à la surface de l'eau et 80 milles en plongée, avec faculté de recharger leurs accumulateurs, il est évident qu'ils pouvaient ainsi aller jusqu'à Bâle. Leurs seules préoccupations devaient être de se maintenir dans le chenal navigable et de vaincre le courant de plus en plus violent du fleuve. Ce n'était qu'une question de pilotage, après tout.
En attendant, l'objectif immédiat des sous-marins était incontestablement le grand pont de Mannheim sur lequel passe l'importante voie ferrée de Heidelberg à Kairserslautern. On envoya immédiatement des éclaireurs dans cette direction, le long du Rhin. Mais la nuit était venue. Les bateaux sous-marins, obligés de se laisser remonter à la surface pour renouveler l'air respirable (les équipages avaient dû rester en vase clos toute une journée), prirent la précaution de ne laisser émerger au-dessus des eaux que le dôme et la passerelle; et c'est ainsi que, sur ce fleuve de 400 mètres de largeur parsemé d'îlots et de roseaux, méandrique, fréquemment divisé en bras nombreux, le passage, dans la nuit, de ces minuscules bâtons flottants fut imperceptible. Ils ne plongèrent que pour ne pas être aperçus au pont de bateaux de Worms.
A Mannheim, on veillait. Il avait été décidé que, coûte que coûte, on arrêterait la maudite flottille. On imagina d'abord de tendre, d'un bord du Rhin à l'autre, un filet aux rigides mailles de fer, retenu verticalement par des ancres au lit du fleuve, perpendiculairement au courant. En arrière, une ligne de torpilles de blocus flottait entre deux eaux. Enfin, de chaque côté de l'édifice, furent entassés des barques vides ou pleines, des échafaudages, des pontons, tout ce qui pouvait être de nature à provoquer loin du pont l'éclatement des torpilles lancées par les sous-marins, au cas où ceux-ci parviendraient à franchir le double obstacle du filet et du chapelet des mines.
Vain stratagème! Les ennemis étaient résolus à tous les sacrifices pour remplir leur mission. Le franchissement de ces obstacles artificiels ne fut qu'un jeu. Comme ils se suivaient à 400 mètres de distance, reliés les uns aux autres par un petit câble téléphonique, le sous-marin d'avant-garde, dès qu'il sentit la résistance opposée par les mailles du filet, avertit son «matelot d'arrière». Le sous-marin n° 2 opéra immédiatement sa retraite, imité successivement par ceux qui le suivaient. Quant au sous-marin d'avant-garde, prenant de l'élan, il coupe facilement le filet avec son étrave. Audacieusement, il pousse en avant et touche l'une des torpilles de blocus. Le chapelet de mines explose. Le fleuve est secoué dans toute sa largeur. Les eaux, projetées à une grande hauteur, saisissent, enlèvent et retournent comme une coquille de noix l'audacieux petit bâtiment, qui retombe lourdement dans le fleuve pour trouver là sa dernière demeure. Tout autour du pont, les flots agités par l'explosion entraînent aussi ce qui avait été accumulé à grand'peine pour écarter le danger des torpilles. La place est bientôt nette: le courant du Rhin balaye barques, pontons et échafaudages. Les invisibles assaillants laissent écouler au-dessus d'eux tous ces obstacles qui devaient les arrêter. Une heure, deux heures se passent. Pendant que Mannheim, rassuré, escompte la destruction de la flottille satanique; pendant que les eaux du Rhin, recouvrant peu à peu leur tranquillité et leur direction naturelles, ne risquent plus de gêner la trajectoire des torpilles, deux coups sourds, suivis d'un nouveau bouillonnement des eaux, retentissaient au fond du fleuve. Le grand pont de Mannheim, orgueil de la cité, était atteint mortellement. La même cause avait produit le même effet.
Cependant, le champ des exploits se limitait pour les sous-marins. La profondeur du fleuve diminuait. Le courant devenait plus difficile à remonter. Il était 3 heures du matin. Les sous-marins reparurent à la surface, profitant du reste de la nuit pour gagner, à la plus grande vitesse possible, Germesheim. Ils ne plongèrent qu'une seule fois: sous le pont de bateaux de Spire qu'ils laissèrent intact, tant ils avaient hâte d'arriver au pont monumental qui porte la ligne à voie double de Bruchsal à Landau.