A Germesheim, le télégraphe et le téléphone ne cessaient de fonctionner. Toute la population était sur pied: le bourgmestre, la police, la gendarmerie, les pompiers, sans compter l'armée qui formait autour de l'édifice menacé une triple ceinture de sauvegarde. «Vous aurez leur visite vers 7 heures du matin», avait dit une dépêche de Mannheim. Des bateliers furent envoyés en reconnaissance sur le fleuve; des escadrons de cavalerie évoluèrent le long de chaque rive; un ballon captif fut détaché à 50 mètres au-dessus des flots. Ce dernier moyen est l'un des meilleurs pour apercevoir des bâtiments naviguant en immersion.
Les précautions semblaient bien prises. Malheureusement, les sous-marins, marchant à la surface, ne mirent que deux heures à parcourir le trajet, qui aurait exigé quatre heures en plongée. Signalés par les bateliers, vers Heiligenstein, à moitié chemin entre Spire et Germesheim, la pâle clarté du matin leur permit de s'immerger sans avoir été atteints par les obus et les balles qu'on leur envoyait du rivage. Du ballon captif, les balancements de la nacelle et le brouillard du fleuve ne laissaient même pas apercevoir le périscope des sous-marins flottant sur l'eau.
Dans ces conditions, quelle défense possible pour le pont de Germesheim? Aucune. Il fut «exécuté» à 6 heures du matin. Quelques scaphandriers, partis du sous-marin d'arrière-garde, s'en allèrent accrocher deux cartouches de dynamite aux piles du pont, en marchant dans le lit du fleuve. Un double courant électrique fit éclater les deux bombes, et d'un édifice monumental qui avait coûté 4 millions de francs, il resta une masse tordue, informe. C'était le pont de Germesheim, après la visite de ses ennemis.
Ce ne fut qu'un cri de colère dans la cité quand trois dépêches, arrivant coup sur coup, annoncèrent que le pont de Kreuznach, près du confluent de la Nahe et du Rhin, les ponts imposants de Francfort-du-Mein, à 40 kilomètres de l'endroit où le Mein se jette dans le Rhin, enfin celui du Neckar, à Heidelberg, attaqués de la même manière, avaient subi un sort pareil. «Ils sauteront tous»! disaient les uns.--«On a lancé des sous-marins dans tous les fleuves allemands», disaient les autres. Quelques-uns, plus réfléchis, essayèrent de faire comprendre aux affolés que les bateaux fantômes qui remontaient maintenant le cours des affluents du Rhin appartenaient à la même flottille et étaient venus par le Rhin lui-même. Personne ne voulait croire cette explication si simple.
Tel était le découragement qu'on ne songeait plus même à poursuivre ceux qui, après avoir accompli le coup de Germesheim, continuaient, avec une régularité d'horloge, leur affreuse odyssée sur le fleuve. «Ils arriveront ce soir au pont de Kehl!» s'écriaient les gens d'un air moitié furieux, moitié résigné.
La prédiction ne devait pas s'accomplir. La flottille ne comptait plus que trois submersibles. Il était, en outre, manifeste que son approvisionnement en vivres et en torpilles était épuisé. La fatigue des équipages allait enfin avoir raison de leur audace. Ils achevèrent leur raid étonnant en détériorant le pont tout neuf de Roppenheim qui fait communiquer Rastatt et Haguenau.
Cet exploit--le dernier--fut funeste aux deux submersibles qui l'avaient accompli. Ils furent coulés. Le troisième, victime de quelque accident intérieur, ne put s'immerger. Il alla s'échouer sur un îlot, à 10 kilomètres de Strasbourg. Sur les dix-sept ponts rhénans, cinq seulement restaient intacts: Strasbourg à Kehl, Marckolsein à Saspach, Neu-Brisach à Vieux Brisach, Nuenbourg à Bantzenheim, et le pont de Huningue!
... Cinq jours s'étaient passés depuis la déclaration de guerre. La mobilisation était terminée; le transport des troupes commençait. Plus de mille trains s'échelonnaient le long des voies ferrées des États de l'empire, à destination de la frontière de Lorraine. Et tous ces convois s'arrêtaient, les uns après les autres, immobilisés sur la rive droite du Rhin. Sans doute, les pontonniers, les compagnies du génie s'employaient à remplacer par des ponts de fortune les grands ponts de pierre ou de fer si malencontreusement détruits; les bacs-trailles, les remorqueurs, les barques elles-mêmes pouvaient être utilisés. Mais un temps précieux était perdu que l'ennemi utilisait en prenant déjà l'offensive.
C'étaient des trains entiers, soit à alléger de moitié, soit à décharger complètement. C'était un transbordement interminable de batteries de campagne, de mortiers de siège, de voitures, de chevaux et d'hommes. Le grand état-major allemand se résignait, en désespoir de cause, à bouleverser tout le plan de mobilisation et à détourner, sur les chemins de fer à une seule voie de l'Allemagne du Sud, une grande partie des trains qui devaient aller par le Nord et le Centre. Ce qui était plus grave, les procédés méthodiques allemands, mis en défaut par un tel désarroi, ne trouvaient rien d'original pour débrouiller le chaos.
Enfin, après presque une semaine de retard, la circulation de ces millions d'hommes et de leurs bagages allait s'effectuer, quand se répand une nouvelle incroyable. On dit que d'autres explosions se produisent encore le long du fleuve. Çà et là retentissent des craquements; les bacs, qui font le service entre les deux rives, s'arrêtent éventrés par un engin mystérieux; les radeaux, les ponts de bateaux sont coupés en deux et submergés; les barques de pêcheurs elles-mêmes sont projetées en l'air dans d'effroyables trombes d'eau; les ponts d'Alsace, laissés intacts par les sous-marins, s'écroulent avec fracas.