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La semaine, au surplus, fut propice aux bavardages, aux confidences, aux potins mondains. Le soir même du jour où l'exposition Cronier fermait ses portes, la Comédie-Française rouvrait les siennes aux abonnés. Reprise des «mardis»... c'est une date, cela. La reprise des mardis de la Comédie-Française marque l'officielle réouverture de la saison mondaine à Paris. Octobre et novembre sont les mois des petites rentrées: rentrées d'écoles, de tribunaux, d'universités. Du château on ne revient que plus tard. Les sports d'automne, les grandes chasses, retiennent un peu plus longtemps, chaque année, loin de Paris, la clientèle de premières loges des, «mardis», et ce n'est guère qu'en décembre qu'elle consent à nous rejoindre, ou qu'elle est censée nous avoir rejoints.
C'est à la Comédie-Française qu'elle donne ses premiers rendez-vous. Se préoccupe-t-elle beaucoup des «nouveautés» que va lui servir M. Jules Claretie? J'en doute un peu. J'ai, l'hiver dernier, fréquenté quelques loges de la Comédie, aux jours d'abonnement; et il m'a semblé que, chez la plupart de ces auditeurs hebdomadaires, l'art dramatique n'excitait pas une passion très forte. L'abonné écoute Molière et Racine par habitude; Augier, Dumas, Pailleron par politesse; et, avec un peu plus de curiosité, Hervieu, Donnay, Capus, Brieux, dont il connaît les figures, et avec qui il a dîné. Il n'applaudit qu'avec réserve ce qui lui plaît et, s'il est mécontent, ne le dissimule point. La bonne humeur ne lui revient franchement qu'aux entr'actes. L'entr'acte est, pour l'abonné, le moment délicieux du spectacle; celui où, débarrassé du devoir d'écouter une pièce qui l'amuse peu et de paraître attentif aux gestes de comédiens qui lui indiffèrent, il s'évade vers les coulisses, amusé par la grâce qui lui sourit, par la beauté qu'il effleure: innocents plaisirs qu'on aime pour ce qu'ils ont d'un peu illicite et de clandestin! Dans la salle, les grillages dorés des baignoires se sont abaissés; les portes des loges s'entr'ouvrent; on se rend des visites; des conversations s'engagent où il est rarement question de la pièce qu'on est venu entendre; et cette trop courte récréation ne prend fin qu'à l'instant où les trois coups sont frappés...
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Un homme est toujours assuré d'avoir pour lui l'opinion publique et de mettre, comme on dit, les rieurs de son côté, quand il s'avise, en France, de résister à la tyrannie d'une loi mauvaise ou d'un règlement maladroit.
Beaucoup de gens sauront donc gré de son geste de rébellion au voyageur qui, l'autre jour, passant la frontière à Tourcoing pour rentrer à Paris, refusa de descendre de wagon pour faire visiter en douane ses bagages à main, fut condamné pour ce fait à cinq cents francs d'amende par le juge de paix, et a résolu, dit-on, de faire appel de ce jugement devant la Cour.
Le cas est d'autant plus intéressant que le rebelle qu'on va juger n'appartient point à ce qu'on appelle le parti du désordre. Ce n'est ni un révolutionnaire qui s'insurge par habitude contre les lois, ni un politicien d'opposition préoccupé de chercher noise au gouvernement, ni un étudiant qui s'amuse. C'est un grave et pacifique officier ministériel, un agent de change connu et dont les opinions conservatrices sont notoires.
Mais il est probable que M. R. G... a voyagé beaucoup en Europe, et qu'ayant comparé le régime des douanes françaises à celui des douanes de plusieurs autres grands pays, il a souffert de la comparaison. Sans doute l'État est fort excusable de se défendre contre les fraudes variées qui le menacent, puisque, aux yeux de beaucoup de citoyens, voler l'État ce n'est pas voler. Mais n'est-ce pas assez qu'il oblige le voyageur à tenir ses bagages ouverts «à toute réquisition de l'autorité»; et n'est-ce pas trop qu'il lui impose le devoir de se déranger pour venir lui-même au-devant de cette réquisition-là?
Il est vrai que c'est un métier bien délicat que celui de «gabelou», et qu'en France surtout cette sorte d'espionnage légal se heurte à des susceptibilités, à des malices, à des trucs qui y rendent l'application de la loi plus malaisée peut-être que partout ailleurs. Il y a tant d'hommes d'esprit, dans ce pays-ci!
On me contait dernièrement l'aventure d'un ancien ministre, M. Yves Guyot, qui, passant avec une valise à la main devant les employés de l'octroi, est arrêté par l'invariable question: