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Est-on, au fond, si gai que cela? Non. C'est un vacarme qui ressemble à de la gaieté; mais ce n'est pas de la gaieté. Je suis sûre que si l'on pouvait interrompre un instant cette diabolique bousculade, arrêter au passage ces gens qui courent, les mains pleines de paquets, et leur demander: «Vous amusez-vous?» la plupart répondraient: «Mais non! Je m'ennuie horriblement, et je n'ai pas vécu, depuis un an, une semaine plus désagréable que celle-ci!»
Ils auraient sujet de se plaindre, en effet. Les étrennes sont devenues un formidable impôt et qui entame douloureusement, au début de l'année, certains budgets. Que d'appétits déchaînés, juste ciel! Je ne vois autour de moi, depuis hier, que des yeux quêteurs et des mains tendues. Mon concierge et mes domestiques m'enveloppent de sourires menaçants; mon coiffeur m'épie; mon facteur, armé d'un almanach, m'a rendu visite, et trois porteurs de journaux m'ont présenté, avec leurs souhaits, les listes des périodiques déposés par eux, depuis janvier 1905, au rez-de-chaussée de ma maison. Personne ne veut être oublié. J'ai dû subir les compliments des délégués de diverses corporations attachées au fonctionnement de mon ascenseur, à l'entretien de mon immeuble, au nettoyage de ma rue... et de son sous-sol. Mes fournisseurs eux-mêmes me font de petits présents; mais ces fournisseurs ont des enfants à qui je devrai rendre la politesse... Il y a enfin les vrais cadeaux;--ceux qui coûtent cher, ou dont le choix impose un effort à l'imagination. Je suis entourée d'amis que cet effort rend très malheureux. Donneront-ils des fleurs, ou des bonbons? Oui, des bonbons; mais lesquels? Mme X... préfère les marrons glacés; Mlle Z..., le chocolat; à moins que ce ne soit le contraire; ils n'ont pas noté la chose; ils ne savent plus. Ils ignorent aussi si le petit Chose aime les livres, ou s'il ne préfère pas un jouet; et, là encore, les choix sont embarrassants; tel jouet peut déplaire et tel livre paraître absurdement grave ou d'une piteuse frivolité. L'opinion de l'enfant importerait peu, à la rigueur; mais il y a celle des parents qu'on ménage, et aux yeux de qui l'on ne voudrait pas passer pour un monsieur sans discernement.
Les même; scrupules rendent très difficile aux hommes le choix des étrennes féminines. Il est malaisé de deviner ce qu'une femme désire; d'autant qu'elle-même ne le sait pas toujours très bien. On voudrait découvrir pour elle, sans s'y ruiner tout à fait, le cadeau idéal: l'objet imprévu, la spirituelle trouvaille qui amusera, touchera, et devant quoi l'on aura le vaniteux plaisir de l'entendre s'écrier: «Où dénichez-vous ces merveilles?»--ou bien: «J'en désirais un depuis des années... comment le saviez-vous?» En attendant, on cherche, on hésite, on s'énerve; on est de très mauvaise humeur...
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Ephémères soucis! Dans deux jours, l'année nouvelle s'ouvrira, et les plus grincheux lui souriront. Ils subiront la contagion de l'universelle joie qui emplit ce jour-là les âmes des enfants et des humbles,--de tous ceux qui reçoivent des étrennes, au lieu d'en donner. Ils se sentiront heureux de tous les petits bonheurs qu'ils ont, même en rechignant, répandus autour d'eux;--et contents aussi d'entamer le calendrier neuf. Ce calendrier neuf, c'est le commencement heureux d'on ne sait quoi; c'est l'espérance ouverte sur des bonheurs possibles et qu'on a manques; c'est la promesse des réparations, des revanches attendues; c'est les trois cent soixante billets superposés d'une loterie qui recommence.
Y sera-t-on plus heureux cette année que l'autre? Avant quelques semaines, on ne songera même plus à se poser la question. Les vieilles habitudes seront reprises; les soucis d'hier nous auront ressaisis et il nous semblera qu'il n'y a rien de changé dans l'histoire de chacun de nous. Nous penserons simplement que nous avons un an de plus, et je connais quelques femmes que cette pensée contristera.
Pour l'instant, elles ne songent point à s'en plaindre. Elles oublient l'ennui de vieillir; elles se laissent aller, comme tout le monde, à la bonne griserie du Jour de l'An, sourient à l'année qui vient, et ne regrettent rien de celle qui s'en va.
Elle laissera en moi, cette année 1905, un souvenir très doux, très reconnaissant; car elle m'a procuré une joie dont je ne soupçonnais pas, avant de l'avoir éprouvée, l'infinie douceur et les amusantes surprises: la joie de se confier de loin, par l'écriture, à des milliers d'êtres qu'on ne voit pas, qu'on ne verra jamais. Qui sont-ils? Où va la confidence, joyeuse ou triste, qu'on vient de livrer à la feuille du journal? Ces petites pages, détachées du carnet où l'on a pris, jour à jour, l'habitude d'annoter sa vie, qui les lira?
C'est d'abord une inquiétude... une inquiétude qui va jusqu'à l'angoisse. On voudrait connaître ces étrangers mystérieux par qui on se sent guettée; savoir l'opinion qu'ils ont de vous. «Suis-je une bavarde dont on se moque, ou une ignorante dont on a pitié?» Et puis, un beau jour, le courrier vous apporte une lettre; une autre la suit bientôt; puis une autre... Et il y a de tout, dans ces lettres: des paroles qui encouragent, des doléances, des remerciements, des critiques; et tantôt une louange qui rend fière; et tantôt une petite semonce qui rend modeste. N'importe! On n'est plus seule; on sent se former et, de semaine en semaine, grossir autour de soi comme un cortège d'amis invisibles; et désormais c'est pour eux que l'on pense, et c'est pour eux que l'on écrit.