Alors, un grand nombre de sénateurs et de députés se retournèrent vers M. Raymond Poincaré. Il n'est pas besoin de rappeler ici les titres qui imposaient à leur attention le président du Conseil, et le rôle de très haute tenue qu'il a joué au cours des événements dont nous venons d'être les spectateurs passionnés. M. Raymond Poincaré, avec cette belle loyauté, cette netteté d'allures qu'il a montrées au cours de toute sa carrière politique--deux des qualités justement qui l'imposaient au choix de ses amis--fit immédiatement connaître qu'il acceptait de laisser poser sa candidature.

Cependant on savait que M. Alexandre Ribot, lui aussi ancien président du Conseil et ancien ministre des Affaires étrangères, avait également l'intention de briguer la suprême magistrature. M. Raymond Poincaré lui-même, d'ailleurs, l'y avait encouragé. Et, de fait, à peine celui-ci avait-il fait connaître sa décision que M. Ribot, à son tour, annonçait officiellement, par la voie de l'Agence Havas, qu'il maintenait sa candidature, même en face de celle de l'éminent chef du cabinet.

Mais quelle compétition élégante et courtoise, entre ces deux hommes d'État et comme les façons raffinées qu'ils ont tout de suite adoptées contrastent avec celles dont nous vîmes user dans telles campagnes électorales!

Le premier soin de M. Raymond Poincaré, une fois qu'il connut quel adversaire il aurait en face de lui, fut de lui demander une entrevue. Et dimanche, amicalement, tous deux échangeaient leurs vues sur la situation tant intérieure qu'extérieure, et constataient leur accord sur la ligne de conduite à adopter au milieu de toutes les complications politiques du moment. Le lendemain, M. Ribot rendait à son concurrent, au quai d'Orsay, sa visite de courtoisie.

M. Ribot et M. Poincaré ne seront pas les seuls, d'ailleurs, à se présenter aux suffrages des sénateurs et des députés. D'autres candidatures se préparent, plus ou moins ouvertement. M. Antonin Dubost, président du Sénat, et M. Paul Deschanel, président de la Chambre, soumis à la réélection à l'une et à l'autre assemblées, seront certainement sur les rangs. Mais déjà nous pouvons attendre avec confiance le scrutin de Versailles: le Congrès n'eût-il à choisir qu'entre les deux candidats déclarés, la France aurait, devant le monde, un représentant digne d'elle.

La prochaine élection présidentielle: aménagement de la salle du Congrès de l'Assemblée nationale, au palais de Versailles.

Les préparatifs du Congrès.

Pendant que l'on discute avec animation, à Paris et dans la France entière, les candidatures officielles ou probables à la présidence de la République, on s'occupe spécialement, à Versailles, de tout préparer pour recevoir dignement les 900 parlementaires qui, le 17 janvier, éliront le successeur de M. Fallières. Commencés il y a bientôt deux mois, les travaux sont à peu près terminés aujourd'hui. Ce délai peut paraître long à ceux qui savent qu'il y a en permanence, au château, tout un personnel chargé d'entretenir le palais pour le cas où s'ouvrirait, par démission ou autrement, une vacance présidentielle. Mais, cette fois, des mesures spéciales ont dû être prises.

Il y a sept ans, en effet, la lutte, circonscrite entre M. Fallières et M. Doumer, ne nécessita qu'un seul tour de scrutin, alors que, cette année, on en prévoit pour le moins trois. Or, chaque tour, qui amène 300 sénateurs et 600 députés à défiler un à un à la tribune, avec, le pointage et le dépouillement des bulletins, la: proclamation du résultat, la préparation du vote suivant, demande trois heures environ. Commencée à 2 heures de l'après-midi, la séance menace donc de durer jusqu'à minuit, sinon davantage. Il a fallu, par suite, renforcer la buvette. Des commandes fermes ont été adressées aux fournisseurs ordinaires du Luxembourg et du Palais-Bourbon, et, le jour venu, 250 kilos de veau, de jambon et de pain viendront s'emmagasiner dans le garde-manger du palais, à côté d'un millier de bouteilles d'eaux minérales. En outre, deux marmites monumentales ont été installées, où mijotera un bouillon parfumé.