Du Karasou à la colline de Tchataldja, c'est la plaine nue sans un arbre, sans autre pli de terrain que la ligne du chemin de fer; les troupes bulgares qui avancèrent là durant les journées du 17 et du 18 étaient sacrifiées d'avance. Aussi n'est-ce pas de ce côté que l'effort principal a été tenté. A un kilomètre de la rivière, on voit encore les tranchées creusées par les Bulgares durant la nuit du 17 au 18. Près de la voie, la terre fraîchement remuée indique les points où les corvées de soldats turcs envoyées au moment de l'armistice ont enterré les morts ennemis. Plusieurs cependant sont demeurés là, abominablement déformés, à demi dévorés par les chiens et les oiseaux, loques méconnaissables où les débris humains ne se distinguent plus des restes d'uniforme qui les enveloppent. L'un est couché sur le nez et n'a plus de jambes; l'autre, la face au ciel, a les mains sanglantes, soit qu'elles aient été mordues par les chiens, soit qu'au moment où l'homme a été frappé, il les ait mises sur sa blessure; enfin un autre--et le cadavre de celui-ci a été certainement mutilé, car la nature, ni le temps, ni les animaux carnassiers n'outragent de cette façon--un autre est aux trois quarts enterré, ses deux bras étendus comme s'il faisait effort pour retirer son corps de la terre qui l'étreint, la tête abandonnée, renversée en arrière, les lèvres découvrant les dents, et la peau noire comme si on l'avait rôtie.
Entre Bachtchekeui et Tchataldja: cadavres
bulgares abandonnés le long de la ligne du
chemin de fer.
A deux kilomètres de la rivière finissent les territoires turcs, marqués de petits drapeaux et, à cinq cents mètres au delà, des drapeaux blancs bulgares leur font face. Nous les dépassons; et bientôt, à deux kilomètres de nous à peine, apparaît Tchataldja. Dans la plaine, du côté d'Ezetin, personne, point de campements. Cependant une toile rouge de tente s'aperçoit à un kilomètre environ; deux soldats en sortent, se dirigent vers nous, et nous font signe de nous arrêter. Ils parlent turc tous deux et appartiennent, l'un au 10e, l'autre au 25e régiment d'infanterie. Un troisième les rejoint, et part à la recherche des officiers. Ceux-ci arrivent vers 3 heures: ils sont quatre, deux capitaines, un sous-lieutenant de réserve et un cadet de l'école militaire. On se serre la main très cordialement. Tous s'expriment assez bien eh français; l'un enlève son manteau, l'étend sur le talus et, nous invitant à nous asseoir, dit: «Voilà notre canapé.» Le cadet reste debout, raide, au port d'armes, la figure épanouie, regardant avec admiration cette rencontre cordiale entre officiers turcs et bulgares. J'ai malheureusement épuisé toutes mes pellicules sèches, et je ne puis plus prendre de photographies. On se fait toutes sortes de politesse; le lieutenant turc dit en français à l'un des capitaines bulgares: «Votre figure m'est très sympathique»,--et de fait celui-ci est un Slave blond, aux yeux bleus, souriant, avec ce quelque chose de doux et d'enveloppant dans l'expression qu'ont les hommes de cette race. Il rit, et on se serre la main encore une fois.
J'explique mon intention d'aller à Andrinople; je montre la lettre russe demandant aux autorités royales bulgares, soit militaires, soit civiles, de me laisser passer et de m'aider au besoin, ma lettre pour Choukri pacha, commandant la place d'Andrinople; je déclare que je resterai dans cette ville jusqu'à la fin de la guerre, que j'accepte de traverser les lignes les yeux bandés, sans domestique et avec aussi peu de bagages que possible, si tout ceci leur semble nécessaire. Ils me disent qu'ils ne peuvent me donner de réponse catégorique, mais qu'ils ne pensent pas que leur général fasse d'objection sérieuse à ma demande, que peut-être il en référera au général Savof, et qu'en ce cas je serai obligé de revenir demain. Ils envoient un homme porter ma lettre à Tchataldja. Nous causons de la guerre, de la paix; ils demandent des nouvelles, font quelques jeux de mots pour me montrer qu'ils sont initiés aux finesses du français... L'estafette revient; impossible d'avoir une réponse ce soir. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin, à 10 heures.
Pendant l'attente dans les lignes bulgares: la
petite escorte turque de Georges Rémond.
... Je ne puis être à l'endroit convenu qu'à 11 heures 1/2; les fondrières de la route m'ont retardé. Après un moment d'attente, deux soldats bulgares s'approchent, nous font signe de faire volte-face, et se rangent de chaque côté de la voie, baïonnette au canon. A 2 heures seulement, nous voyons venir un officier: il parle à peine quelques mots de français, mais nous comprenons qu'il va aller s'informer de notre affaire à Tchataldja, auprès du général. A 4 heures, comme la nuit tombe, nous décidons de nous en aller, après avoir remis aux soldats un mot avertissant le quartier général que nous nous présenterons demain à la même heure. Au moment où nous allons partir, l'officier revient enfin: «Je regrette, me dit-il, mais c'est impossible», et il me rend la lettre de l'ambassade de Russie. J'essaie de parlementer, mais en vain: il ne comprend rien à ce que je dis. S'approchant de l'officier turc, il lui demande: «C'est bien le correspondant de L'Illustration?»--et c'est le dernier mot.
Nous rentrons à Hademkeui. Mme Romano nous a préparé des boulettes de pomme de terre et une salade de haricots à l'ail, puissante, parfumée, que je, mange avec délices. Après le repas, les associés, trois Grecs et la dame, se réunissent pour faire leurs comptes du samedi soir. C'est un beau spectacle, les trois hommes, l'un d'une maigreur squelettique, à la peau verte, aux traits saturniens, les deux autres diversement gras, aux faces lumineuses, et la Française, celle-ci présidant du haut de son binocle, et les quatre paires d'yeux fixées sur le tas d'or et d'argent, les quatre nez qui le flairent, les huit mains qui le tâtent, et les quatre cerveaux qui supputent le gain, comptent les paris, cherchent le para, le centime, la piastre qui manque. A cette vue, mon domestique est enivré et s'écrie: «Je m'associe avec vous, je mets quarante livres dans le commerce.»--«C'est le bénéfice fait sur les correspondants de guerre, et l'argent chapardé sur mes comptes, animal!»--«Ah! me répond-il, médiocre métier, on mettrait cent ans à s'y enrichir; mieux vaut piller en Macédoine.»
Le lendemain, 29, le train parti à midi m'amène à 4 heures 1/2 à Constantinople, ayant vaillamment franchi dans ce temps 50 kilomètres.
Georges Rémond.