--Je suis, monsieur, fille d'un Français du nom de Renelmann qui vint à Constantinople comme soldat durant la campagne de Crimée, y demeura la guerre finie, et épousa une Italienne. Je suis née à Constantinople; quelques années après, mes parents m'emmenèrent à Paris, où j'ai vécu seize ans et vu le siège. Nous étions abonnés au Figaro; j'aimais surtout les articles d'Albert Millaud et d'un certain Ignotus qui avait bien de l'esprit. Mais j'ai toujours suivi avec autant d'intérêt que le Figaro lui-même votre journal, que me prêtait une amie, et, depuis que je suis en Turquie, je n'ai pas cessé de recevoir les Lectures pour tous. J'en avais une grande caisse ici, toute pleine, que des officiers amoureux des lettres françaises m'ont volée...

» Je revins en Turquie après la guerre, et, de même que mon père avait épousé une Italienne, j'épousai, moi, un Italien, M. Romano, Napolitain et violoncelliste. C'était le temps du sultan Hamid. Celui-ci voulut organiser au palais un conservatoire de musique: il fit engager mon mari et quelques autres instrumentistes. Nous étions bien payés: trente livres osmanlis par mois et, en plus, «les rations». Comme le sultan Hamid ne supportait autour de lui que des militaires, il avait fait donner des grades à ses musiciens; mon mari était commandant (bim-bachi). Il avait lin très gros ventre, une figure réjouie, et le sultan Hamid se plaisait à lui faire des farces et à le voir tourner en ridicule par un de ses bouffons, un Français nommé M. Bertrand, dont l'emploi était de le tenir en bonne humeur. La verve de celui-ci ne tarissait pas sur l'embonpoint de mon mari; mais c'était un homme excellent qui entendait la plaisanterie, et ne se fâchait point. Nous fûmes toujours heureux tant que régna le sultan Hamid. Mon mari souffrait seulement de ne pouvoir exercer son art comme il aurait voulu et former des élèves dignes de lui. Il lui fallait donner des leçons dans une salle où jouaient et répétaient en même temps que lui des trombones, des saxophones, des cornets à piston, qui empêchaient d'entendre les sons du violoncelle. Au reste, le sultan Hamid n'aimait que la musique très bruyante et que les chanteurs qui beuglaient et hurlaient à déchirer les oreilles.

» La constitution vint, qui chassa du palais les musiciens, les bouffons, les comédiens; mon mari mourut, et je n'ai pu obtenir encore une pension. J'avais pourtant quelques petites économies, et j'allai m'établir dans un village de la mer Noire, à Iénikeui, près de Derkos et de Karabournou, où la vie ne coûte rien. Je louais une maison pour une livre osmanli par an, j'élevais des poules, des lapins, et j'avais des arbres fruitiers. Mais, privée de journaux et surtout de mes Lectures pour tous, je souffris trop, au bout d'un an, de la solitude, de l'éloignement où je me trouvais. J'emportai mes poules, mon chat et mes lapins, et vins l'an dernier réinstaller à Hademkeui, qui est relié avec Constantinople par le chemin de fer, et où l'on peut avoir quelques rapports avec le monde. Je m'associai avec l'épicier grec qui possède cette maison, et nous fîmes un peu d'affaires avec les paysans de ce village et des environs.

» Au moment où la guerre éclata, nous ne pouvions penser que les Turcs seraient battus et que les Bulgares viendraient jusqu'aux portes de Constantinople. Un jour, nous vîmes arriver les premiers émigrants fuyant de Kirk-Kilissé. Monsieur, il n'a pas arrêté d'en passer durant plus d'un mois, et ils étaient affamés, et il y avait des femmes derrière les voitures qui, sous mes yeux, tendaient leurs enfants au bout de leurs bras et criaient: «Pitié, pitié, prenez nos enfants, nous ne pouvons plus les nourrir!» Et, ensuite, ce fut le défilé des soldats. D'abord, ils se montraient très doux et timides. Ils venaient à ma porte: «Madame, un peu de pain, nous n'avons pas mangé depuis trois, quatre jours. Madame, nous laisserez-vous mourir de faim?» Je leur disais que je n'avais rien, de peur qu'ils n'envahissent ma maison; quelquefois je leur apportais un peu de galette ou de salade de haricots, et ils se jetaient dessus comme des bêtes. Une nuit, des hommes pénétrèrent dans mon jardin, et se mirent à frapper à la porte, jusqu'à vouloir l'enfoncer. Alors je me montrai à la fenêtre, et leur criai: «Vous m'ennuyez, à la fin, je suis Française, j'irai réclamer à vos chefs. N'avez-vous pas honte de vouloir pénétrer dans la maison d'une femme?» Ils furent stupéfaits d'entendre parler une langue étrangère et s'arrêtèrent; et l'un d'eux, un sous-officier, s'avança et me dit en français: «Pardon, madame, nous ne voulons pas vous faire de mal, mais voyez! nous sommes très malheureux. Il pleut, nous sommes là dans la boue, donnez-nous abri.» Mais, craignant toujours le pillage, je n'ouvris pas. Ils prirent les planches de mon poulailler et en firent du feu; pourtant, ils ne tuèrent pas les poules. Le lendemain, mon associé vint dès le matin, très effrayé; il ne voulut plus que j'habitasse seule désormais et me fit venir chez lui, où il me donna une chambre. Aussitôt, ma maison fut occupée, et mon poulailler acheva de brûler. Mais j'avais auparavant vendu mes poules.

» C'est alors que commença le choléra. Là, sons mes fenêtres, devant ma porte, sur toute cette grande place vide qui va jusqu'à la gare, des soldats se couchaient par terre pour mourir. Il y en avait par centaines. Tout le jour, toute la nuit, ils demandaient de l'eau et du secours, sans que personne s'occupât d'eux. Mon associé partit pour Constantinople; moi, je voulus rester seule pour sauver ce qui restait dans la boutique. Un matin, je trouvai cinq cadavres devant ma porte: ils étaient bleus, contractés par les convulsions, presque couchés les uns sur les autres. Enfin, ayant vendu à peu près toutes mes marchandises, je décidai de partir, moi aussi.

» Je demeurai à Constantinople jusqu'au jour de l'armistice; puis, j'obtins de Nazim pacha la permission de revenir à Hademkeui. Mon associé et; moi nous avons rapporté ici quelque pacotille, et nous faisons des affaires avec les soldats. Le malheur est que l'autorité s'en mêle, nous fait fermer boutique s'il lui plaît, met des tarifs absurdes sur les marchandises, perquisitionne chez nous, nous empêche de vendre le raid et le cognac. Mais je suis là, je tiens ferme, je parle français à ces gens-là pour les intimider. Je vais acheter un drapeau et le planter au-dessus de ma porte,--un drapeau français, cela fait meilleur effet qu'un drapeau italien... Mais voyez! ces docteurs turcs m'ont pris ma grande chambre, menaçant de me faire enlever de force. Ah! j'aurais bien résisté, je ne tiens pas à la vie, mais j'ai pensé qu'on allait piller le magasin, voler les marchandises. J'ai cédé; puis, une fois dans cette autre petite chambre, j'ai éclaté en sanglots; alors, ces docteurs, ils ont été émus tout de même, et deux d'entre eux se sont mis à pleurer aussi, et un de leurs soldats voyant que je ne me calmais pas est venu m'apporter une pastille de menthe...»

Le passage à gué du Karasou, près du pont de
Bachtchekeui, que les Turcs ont fait sauter.

VERS LES LIGNES BULGARES

Comme il était entendu avec Ahmed Abouk pacha, nous partons le lendemain 27 décembre pour Bachtchekeui: le train de réapprovisionnement nous y dépose à midi. Nos chevaux nous attendent. Voici les dernières tranchées turques; on travaille activement à les renforcer encore, partout on remue la terre, partout on tend de longs et épais réseaux de fils ronceux. Puis voici les maisons de Bachtchekeui brûlées, rasées dès avant la bataille, afin qu'elles ne pussent servir d'abri aux Bulgares avançant vers les lignes turques. Seule la petite mosquée et son minaret sont demeurés debout, mais perforés de toute part par les obus; à l'intérieur, les grandes lampes, les lustres de verre sont suspendus à leur place, sinon intacts, en dépit de la furieuse canonnade, et déjà les pigeons familiers ont repris leur place accoutumée sur les toits et dans le sanctuaire. Nous arrivons au pont, que les Turcs ont fait sauter après leur passage. La rivière qui coule au-dessous, le Karasou, n'est ni très profonde ni très large, mais le fond en est vaseux et glissant et l'on a peine à la traverser. J'en fais tout de suite l'expérience. Au beau milieu, mon cheval perd pied dans la vase, fait le plongeon, je saute de côté pour éviter d'être pris sous lui et me voilà dans l'eau jusqu'aux épaules. Les soldats turcs m'aident à m'en tirer, ramènent le cheval qui a déjà atteint l'autre bord; je remonte et je traverse cette fois sans encombre. Mais mon matériel photographique a quelque peu souffert de cette baignade.