Il nous adresse du moins un bien pittoresque et vivant récit des incidents qui ont marqué son excursion aux positions extrêmes de Tchataldja, entre les Turcs et les Bulgares.
Constantinople, 30 décembre 1912.

Parti le jeudi 26, au matin, de Constantinople, j'ai, cette fois, comme compagnon de route le colonel Djemal bey, qui commande une des divisions du 2e corps d'armée à Nakkaskeui. C'est un des hommes les plus intelligents que j'aie rencontrés ici, un homme de la trempe de Fethi bey, d'Enver bey, des bons officiers avec qui j'ai vécu en Tripolitaine: fermeté de jugement, activité d'esprit, clarté dans les idées, il possède à un haut degré tous ces dons si rares en ce pays.

Je lui demande s'il croit à la paix prochaine. Il ne la désire pas, jugeant que l'armée turque est enfin sur pied.--«Mais l'attaque est-elle possible contre les formidables retranchements élevés par les Bulgares sur les positions de Tchataldja, au moment où les mois rigoureux d'hiver vont rendre ce pays sans chemins plus impraticable encore?» Bien qu'il évite de me répondre, il me semble qu'il partage mes doutes...

Les bourbiers d'Hademkeui.

Nous traversons le village d'Hademkeui envahi par la boue: elle est si épaisse, si gluante, qu'on a peine à s'en arracher. Je n'ai vu chose semblable qu'en Abyssinie durant la saison des pluies; fantassins, cavaliers, charrettes, tout s'embourbe jusqu'aux genoux, au poitrail, aux essieux. Des corvées de soldats, armés de pelles, tâchent d'enlever le plus épais, aux endroits les plus parcourus, de déblayer et de combler avec des cailloux les fondrières où l'on risque de disparaître. De même que la neige s'amoncelle en hiver au bord des routes, on voit s'élever ici des montagnes, des murailles de boue; et elle colle aux pieds, aux sabots des chevaux, aux roues des chars, aux vêtements, on la traîne avec soi, sur soi, sans pouvoir s'en débarrasser.

Je revois le général Ahmed Abouk pacha, toujours accueillant. Il me fera conduire demain matin à Bachtchekeui par le train qui y amène les munitions et les ravitaillements; de là, des chevaux me porteront en compagnie d'un officier et de quelques soldats d'escorte jusqu'aux lignes bulgares.

l'extraordinaire aventure d'une française

Mais où coucher? La moindre maison regorge de soldats qui s'y empilent les uns sur les autres. Je vais dresser mon lit dans la chambre où travaillent les officiers d'état-major, qui veulent bien me recevoir, lorsqu'on vient m'avertir qu'Ahmed Abouk pacha m'a fait chercher une chambre dans le village. Un soldat m'y conduit. J'entre chez un bacal (épicier grec); et, après avoir monté un escalier branlant, je pénètre dans une petite pièce, où, à ma grande stupéfaction, une dame m'accueille et m'offre l'hospitalité en si bons termes et en si pur français que je ne puis douter un instant d'avoir affaire à une compatriote: «Monsieur, je n'ai plus que cette petite chambre qui est moins grande qu'un mouchoir de poche turc (et les Turcs n'ont pas de mouchoir), vous la partagerez avec moi. J'aurais voulu vous donner la chambre voisine, mais quatre docteurs m'en ont délogée et s'en sont emparés par force.»

Mon hôtesse est une femme âgée, aux traits énergiques, aux yeux clairs qui ne doivent pas se laisser intimider; et de fait, pour avoir passé la guerre ici, au milieu des soldats, de la bataille, du choléra, il faut un certain courage. Je m'excuse comme je puis, propose de coucher dans l'escalier ou dans le magasin, mais elle insiste, assurant qu'il lui suffira de tendre un voile autour de son divan, et qu'ainsi les convenances seront sauvegardées. Je lui avoue mon étonnement de rencontrer ici une Française et dans de telles circonstances. Aussitôt elle me conte son histoire, qui n'est pas sans pittoresque.