Philosophie.
La philosophie sereine et consolante de Maurice Maeterlinck s'efforce, aujourd'hui, de nous réconcilier avec la Mort (Fasquelle). L'auteur de la Sagesse et du Trésor des humbles a écrit pour notre âme angoissée par le grand mystère, une sorte de manuel de la bonne mort, où, à les regarder attentivement et courageusement en face, avec sang-froid, on voit peu à peu se dissoudre et s'évanouir les horreurs et les affres de l'heure dernière. Non point qu'il tente de nous révéler quelques-uns des secrets de l'au delà. Car nul, sur cette terre, ne prononcera le mot qui mettra un terme à nos incertitudes. Et d'ailleurs non seulement nous avons à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais nous devons même nous réjouir de n'en pouvoir sortir. «Si, en effet, il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu et l'incommensurable sont nécessaires à notre bonheur. Et je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à comprendre quelque chose.»
Histoire.
Le seul mérite de nous avoir révélé les frères Tharaud suffirait à témoigner de l'utilité d'un jury littéraire contre qui, pour un vote récent et contestable, se sont élevées d'assez vives attaques. MM. Jérôme et Jean Tharaud sont de beaux écrivains français et on les tient au premier rang de ceux qui ont le scrupule d'exprimer notre langue dans toute sa pureté et sa lumière. Ils atteignent la perfection dans le récit, précis et simple, mais où l'on devine une préparation laborieuse, et une application disciplinée qui maîtrise l'élan. Ils ne nous paraissent point avoir l'imagination assez libre ni l'âme assez fougueuse pour nous donner jamais ces oeuvres qui atteignent le coeur et qui laissent en nous, durablement, des émotions ou des mirages. Ils n'ont point la sensibilité instinctive et contagieuse--celle de Maupassant, par exemple--qui ne saurait naître, d'ailleurs, d'une collaboration. Mais on doit attendre d'eux une longue série de petites oeuvres parfaites, qui leur survivront--et ils sont jeunes--et que l'on aimera conserver dans les bibliothèques, comme de précieuses choses, dans l'enchâssement de délicates reliures. Ainsi fera-t-on pour la Tragédie de Ravaillac (Émile-Paul) que les Tharaud, avec tout le relief de leur art expressif et la richesse élégante de leur pensée, évoquent à leur tour au fil des documents contemporains, contrôlés et confrontés et qui, surtout, invitent à rêver lorsque, les ayant vus, on a fait le tour des remparts d'Angoulême, remonté la Charente et vagué «jusqu'aux prairies de Touvre, sous le château ruiné auquel la tradition populaire rattache par un sentiment profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce gouffre glacé sur lequel, assurément, comme tous les enfants du pays, il est venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu'agite un bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l'ombre de son âme tourmentée».
Romans.
On peut s'enliser à jamais et mortellement dans les Sables mouvants de la vie parisienne, dès que l'on rompt toutes attaches à certains principes stricts des vieilles traditions. Mme Colette Yver nous affirme, en son nouveau roman, d'une observation pénétrante et actuelle (Calmann-Lévy), qu'il est bien difficile de ne se point égarer lorsque la voie, trop neuve, où nous orientons notre vie, n'est plus une route comme celle «qui conduit chez nous à la campagne et que nous voyons s'allonger si droite, si facile, piétinée, durcie par tous les gens du pays qui cheminent là depuis des siècles.» C'est un thème assez analogue à celui que traitait récemment et différemment M. Jacques des Gâchons dans la Vallée bleue. Mme Colette Yver nous silhouette en trait décisifs une fillette étrangement précoce qui ouvre trop vite son intelligence au contact incessant des intelligences de «grandes personnes» près desquelles on la voit toujours rôder silencieuse et indifférente, semble-t-il. Mais son coeur, qui n'a pas été lentement modelé par les soins pieux d'une mère attentive ou d'une éducatrice habile, reste en friche, tout en instincts et en appétits, ignorant le devoir et la pitié, les deux seules lumières qui auraient encore pu lui servir de guides dans les sables mouvants. Et, lorsque, devenue jeune fille, il arrive qu'elle aime, c'est avec une passion brutale et cruelle qui brise tout et laisse un profond sillage de deuil. L'expiation viendra ensuite. L'ardente et implacable créature apprendra, dans la douleur sans espoir, le sens profond de la pitié et de l'amour,--mais trop tard puisque les ruines sont faites. Les «marionnettes de luxe», nous dit M. Michel Provins, ont l'appétit très court aussi bien pour le coeur que pour l'estomac; de là une infinité de ruptures, comiques, dangereuses ou tristes simplement comme les rêves qui s'éteignent. Les héros de M. Michel Provins, qui sont ces mondains d'aujourd'hui dont l'amour, léger, égoïste, intéressé, peu sentimental, meurt très vite de satiété, ont acquis, dans la manière de bien finir, une véritable virtuosité que l'adroit auteur de tant de fins dialogues nous révèle joliment (Fasquelle) dans l'Art de rompre.
LES THÉÂTRES
L'Enchantement, que vient de reprendre la Renaissance, marqua, voici treize ans --à la Renaissance, mais avec l'interprétation de l'Odéon, qui avait cédé sa scène à la Comédie-Française incendiée--l'éclatant début de M. Henry Bataille sur une scène régulière. Sa notoriété, puis sa célébrité n'ont fait que grandir depuis. On se souvient du sujet de la pièce: entre deux soeurs qu'une grande affection unit, un homme s'est glissé; l'aînée, sérieuse et pondérée, l'épouse, plus par raison que par amour; de dépit, la cadette, à l'amour instinctif, tente de s'empoisonner; son aînée pense la guérir en la conservant en tiers dans son ménage; mais, peu à peu, torturée de jalousie, à son tour elle éprouvera la passion à laquelle elle ne croyait pas, elle subira «l'enchantement» de l'amour et elle se séparera de la soeur qu'elle chérit pour garder exclusivement le mari qu'elle adore à présent. Tout l'essentiel du talent d'Henry Bataille est là en puissance. Mme Berthe Bady joue le rôle principal avec une vie, une sensibilité extraordinaires; Mlle Renouard est très juste de ton et d'attitude dans le personnage difficile de la soeur cadette. M. Dubosc a composé finement la physionomie du mari adoré.
Sylla, tragédie représentée précédemment au théâtre de Monte-Carlo, a été chaleureusement accueillie en matinée, à l'Odéon. Son auteur, M. Alfred Mortier, a des dons véritables de poète tragique.
A l'Opéra, le «conte musical» de M. André Gailhard, le Sortilège--dont le livret est de M. Maurice Magre--a reçu le meilleur accueil. Ce jeune compositeur est un laborieux qui possède en outre des qualités inventives, le goût du pittoresque et beaucoup de charme.