Ces morceaux d'architecture bouddhique ne sont pas rares à Pékin et dans ses alentours. C'est, m'a dit M. Bouillard, à l'empereur Tien Long, souverain lettré, artiste et très éclectique, qu'on doit l'introduction, en Chine, d'une certaine quantité de dogmes de la religion hindoue et, par suite, de monuments inspirés des traditions bouddhiques. Ce souverain fit même venir à Pi Yunn Sseu des architectes et des artistes de l'Inde pour exécuter cette partie de la construction, qui se trouve enchâssée dans le temple chinois comme un diamant dans du jade.
Tien Long devrait être adopté comme patron par les calligraphes. Un autographe de lui était--et est encore--considéré par les Chinois comme un chef-d'oeuvre. Les temples les plus célèbres et les plus admirés sont ceux auxquels, par faveur spéciale, il a fait don d'une page de son écriture qui, soigneusement et fidèlement reproduite dans ses moindres détails, a été gravée sur une stèle de marbre blanc, dressée à la place d'honneur, sous un pavillon spécial. Les Chinois, grands admirateurs de l'art graphique, prennent, dans tous les endroits où il s'en trouve, de nombreux calques et empreintes de ces caractères impériaux. Toutefois, leur respect de l'écriture ne va pas jusqu'à leur faire oublier celui de la saleté, et presque toutes ces inscriptions demeurent badigeonnées du noir de fumée qui a servi à les décalquer et qu'on ne se donne pas la peine de laver une fois l'opération terminée.
Ces gens sont tout en contradictions.
La plupart des gardiens laissent froidement opérer sous leurs yeux les profanations les plus honteuses. Du reste, ce ne sont pas précisément des gardiens: ce sont des hommes quelconques, qui habitent là dedans, tout simplement, on ne sait en vertu de quel droit; personne ne les paie, ils ne dépendent de personne et vivent uniquement des pourboires des visiteurs.
On pourrait leur confier la Joconde, si on la retrouve.
La partie artistique de notre excursion était agrémentée d'un service de subsistances qui ne laissait rien à désirer et qui avait bien son charme, croyez-moi. Les boys de M. Bouillard, sous la conduite du cuisinier, étaient partis avant nous, emportant un matériel complet de couchage, des ustensiles de cuisine, d'abondantes provisions de bouche, la vaisselle et les valises.
A l'entrée du temple, un vieux bonze nous a accueillis aimablement. Les boys avaient installé nos lits dans les diverses chambres de la pagode et servi des rafraîchissements dans une des cours ombragées et fleuries, près d'une source au réjouissant murmure, dans laquelle étaient plongées, jusqu'au goulot, de nombreuses bouteilles aux formes variées.
Jusqu'au soir nous visitâmes la pagode dans tous ses détails, ne nous lassant pas d'admirer et de nous émerveiller.
Après un succulent dîner et une agréable soirée de causerie, nous fûmes nous coucher. Chacun de nos lits, qui avaient été dressés sur des estrades, au fond des chambres entre deux brûle-parfums de bronze entourés d'inscriptions, avait l'air d'attendre quelque bouddha souriant et pansu, comme celui qui, bienveillant, au milieu des décombres, siège à l'entrée du temple.