LE POIDS DU CERVEAU, LA TAILLE ET L'INTELLIGENCE

Dans sa nouvelle pièce, les Éclaireuses, qui obtient le plus éclatant succès au Théâtre Marigny, M. Maurice Donnay effleure avec son esprit coutumier une question de haute biologie. La scène finale du premier acte rende tout entière sur la valeur respective du cerveau dans les deux sexes. Le mari, très averti, oppose à sa femme l'opinion du docteur Dubois, savant hollandais surtout connu pour avoir découvert le Pithecanthropus.

M. Dagnan-Bouveret, fils du grand peintre, nous adresse sur cette question une note amusante, en dépit de sa précision technique.--note particulièrement agréable à lire pour le beau sexe qui ne pourra, désormais, s'offusquer de se voir, comme il arrive parfois, attribuer «une cervelle d'oiseau»:

Bien souvent la fantaisie des poètes s'est plu à faire abstraction des cadres rigides qu'imposent à la réalité l'espace et le temps. Nul peut-être plus que Swift, dans ses voyages de Gulliver, n'a tiré un heureux parti de ces fictions qui ne changent les dimensions des êtres et des choses que pour peindre avec plus d'ironie les moeurs et les ridicules des hommes. Parfois la nature même semble justifier ces fantaisies en nous présentant des géants si grands et surtout des nains si petits qu'il semble, que l'imagination ne soit guère allée au delà du réel et n'ait pas dépassé les limites du possible. Mais la biologie nous a montré que l'évolution des espèces est limitée dans le sens de la grandeur aussi bien que, dans celui de la petitesse do la taille.

L'accroissement de la taille a une limite relativement simple et d'ordre; purement mécanique. Tandis que le poids s'accroît comme le cube de la taille, la force des muscles s'accroît comme leur section transversale, ce qui correspond au carré de la taille.

Beaucoup plus complexe est la limite de la diminution de la taille.

Cuvier avait admis la proportionnalité pure et simple entre le poids du corps et celui du cerveau. Il estimait que le poids relatif de ce dernier correspond au degré d'intelligence. Cette loi se vérifie quand on compare entre elles de larges divisions du règne animal, telles que les classes des vertébrés; le poids du cerveau représente pour l'homme 1/45 de celui du corps; 1/98 pour le, chevreuil; 1/392 pour le cygne; 1/4300 pour le requin, etc. Mais on aboutit aux résultats les plus paradoxaux si on compare les animaux d'une même classe ou d'une même espèce. Ainsi, la souris a une proportion d'encéphale égale, à celle de l'homme; le ouistiti a une proportion beaucoup plus élevée (1/25), dépassée encore par certains petits oiseaux tels que la mésange et le roitelet (1/20).

En présence de ces faits, la loi de Cuvier a dû être abandonnée et on a cherché une. autre relation entre le poids du corps, le poids de l'encéphale et la mesure de l'intelligence. Les travaux de Brandt et de Sneil avaient établi que l'activité générale de l'organisme, mesurée par les combustions vitales, est proportionnelle à la surface et non au poids du corps. Dubois, le savant hollandais qui découvrit à Java le Pithecanthropus, s'est alors demandé si l'on n'obtiendrait pas une formule satisfaisante en comparant le poids de l'encéphale non pas à la masse du corps, mais à sa surface. Or, la surface du corps d'un animal est proportionnelle au carré (ou puissance 2) de sa longueur, et son poids au cube de cette longueur; par conséquent, la surface est proportionnelle à la puissance 2/3 ou 0,66 du poids et la longueur à la puissance 1/3 de ce poids.

Partant de cette hypothèse, et considérant des espèces appartenant à une même; famille (mais appartenant toutes à la classe des mammifères), Dubois s'est efforcé de la vérifier empiriquement. Pour des familles très différentes, il a obtenu des valeurs très voisines, dont la moyenne, l'exposant de relation est 0,56, c'est-à-dire un peu plus faible que celle donnée par la théorie (0,66). Dès lors, on peut dire que le poids de l'encéphale est, chez les mammifères, égal au poids multiplié par 0,56 et par une constante, variable suivant les familles considérées, que Dubois appelle le coefficient de céphalisation.

L'influence de la taille de l'animal sur le poids de son encéphale se trouve ainsi éliminée, et le coefficient de céphalisation représente bien, comme l'a exprimé M. Lapicque, «la valeur cherchée, laquelle doit diminuer ou grandir avec la complexité de la vie de relation, la souplesse surtout de cette vie de relation, et la possibilité de son ajustement à des conditions de plus en plus délicates; c'est-à-dire avec l'intelligence des animaux appréciée objectivement.»