Ce sont, aujourd'hui, les grands couturiers qui établissent pour chaque saison, et souvent avec bonheur, la formule temporaire de l'élégance. Que de fantaisies piquantes, imprévues, on leur doit! La plus belle idée de certains d'entre eux, et non des moins notoires, a été, dans ces deux dernières années, d'adapter au costume féminin les grâces de l'art oriental. Pendant longtemps, et jusqu'à cet hiver même, la Parisienne raffinée se serait crue déshonorée de n'avoir point une silhouette bien persane. Les étoffes aux couleurs violentes, aux dessins mystérieux, déconcertants, les vêtements de coupe étrange, aux lignes tantôt fuyantes, comme si un ciseau malin avait précipité leur chute, tantôt brisées en cassures brusques, les parures barbares, ont fait fureur.
Le péril de l'exotisme, c'est qu'il ne comporte guère de mesure, et qu'il permet toutes les audaces. Les impertinences dont il fut la cause ont passé quelquefois pour exquises. Bien vite, pourvu qu'une toilette fût excentrique, inattendue, elle eut les meilleures chances de plaire. Faut-il s'en désoler? Cette recherche du bizarre, dans toutes ses manifestations, a abouti à une liberté charmante. On peut voir ainsi, en ce moment, telle élégante affectionner, pour ses robes du soir, le style égyptien, ou viennois peut-être, tandis qu'une autre emprunte à la forme de son «tailleur» une délicieuse allure moscovite; celle-ci arbore une tunique japonaise où s'épanouissent des
chrysanthèmes, celle-là une jaquette en soie jaspée de métal et brodée de roses d'Ispahan. Et il n'est point jusqu'à certaines précieuses qui, par un paradoxe suprême, ne se jettent délibérément dans le suranné, le traditionnel, et n'y puisent un agrément imprévu.
Entre tant de tendances diverses, la Mode, en ce moment critique, hésite à se fixer. Et voici qu'un style nouveau apparaît, qui prétend s'imposer et faire oublier tous les autres. Comment les défenseurs d'une école qui en est à ses débuts ne se montreraient-ils pas sévères pour celle dont ils combattent les principes? Les artisans de la réforme condamnent tout ensemble la manière persane, la turque, la japonaise et l'égyptienne; ils s'élèvent contre la couture internationale; et ils projettent de rétablir dans sa gloire le goût français, fait de mesure, de juste harmonie, de simplicité. Suivant eux, l'appareil des Mille et une Nuits, costumes et accessoires, ne serait même plus un article d'exportation; Schéhérazade commencerait à faire médiocre figure aux États-Unis, où nous l'avions envoyée, et les Américaines, auprès de qui Paris exerce toujours le même attrait de ville élégante, y chercheraient maintenant des inspirations plus discrètes.
Pour mener à bien le mouvement qui se dessine, un comité d'artistes bien connus et aimés du public s'est fondé, sons les auspices d'une grande maison, qui entend se constituer, aux Champs-Elysées, la gardienne de la tradition française, grâce aux efforts d'un administrateur avisé, voué naguère au succès d'une autre industrie de luxe, l'automobile. Et voilà qui marque une curieuse évolution dans les usages de la Mode. C'est maintenant aux peintres que les grands couturiers demandent des conseils, des indications précises pour l'ordonnance des toilettes qu'ils s'apprêtent à lancer. Jusqu'à présent, les premiers n'avaient eu que le soin de reproduire, dans leurs portraits mondains, les chefs-d'oeuvre des seconds. Ils participent aujourd'hui à leur création; et ils peuvent s'en dire, en quelque manière, les auteurs.
Cette collaboration a déjà produit des résultats qu'on dit pleins de promesses. Le groupe des «Peintres de la femme», que préside M. A. de La Gandara, et qui compte parmi ses membres des dessinateurs comme Willette, Anquetin, Gerbault, Grün, A. Guillaume, Métivet, Neumont, Préjelan, Boubille, Abel Truchet, s'est mis au travail, chacun apportant son talent, ses conceptions, sa «manière». Il ne s'agit point, en effet, de revenir, par une imitation laborieuse, aux modes d'autrefois, ni d'adapter au goût actuel les élégances désuètes dont les vieilles gravures nous ont transmis le souvenir. Les «Peintres de la femme» se proposent d'innover, tout en restant fidèles à cet art du costume sobre, d'une grâce seyante, qui plaira toujours en France, et qui est proprement nôtre.
On a commencé par leur montrer des modèles qu'ils ont adroitement transformés. Une petite retouche peut parfois changer l'aspect d'une robe, d'un manteau, leur donner une séduction qui leur manquait: la tâche est amusante, aisée, pour des observateurs exercés à saisir l'harmonie des lignes, à combiner et à accorder les nuances. Mais ils ne se sont pas bornés à de simples retouches. Et ils ont voulu contribuer par des croquis personnels à la mode qui sera peut-être celle de demain: une exposition réunira le mois prochain ces oeuvres légères, issues de l'alliance, désormais consacrée, du couturier et de l'artiste.
Voici, en attendant, l'un des premiers dessins exécutés par Willette, dont on reconnaîtra, dans un genre inaccoutumé, la verve spirituelle, la fantaisie toujours en éveil. En cette image de femme vêtue, semble-t-il, d'une grande fleur de lys qui l'enveloppe entièrement, et campée devant un jardin à la française, aux allées régulières, aux bosquets taillés, on se plaît à voir comme le manifeste de la nouvelle école.
Michel Psichari.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
Les Pèlerins de Sainte-Hélène.