N'est-il pas merveilleux qu'à un siècle de sa disparition de la scène du monde, qu'un siècle bientôt après le dénouement du drame obsédant de Sainte-Hélène, nous puissions encore découvrir, touchant Napoléon, des choses qui aient le pouvoir de nous passionner? Un livre révélateur paru d'hier et riche en documents inédits, dossiers d'archives, correspondances diplomatiques et papiers privés, donne une suite impressionnante à tous les récits de la captivité de Napoléon jusqu'ici publiés et qui s'arrêtaient à la mise au tombeau. Et voici de nouveau évoquée par un scrupuleux historien, M. Albéric Cahuet--son nom est familier aux lecteurs de ce journal--la geôle noire de l'Océan, la Thulé tropicale aussi perdue au milieu de ses brumes étouffantes que l'autre, celle du Nord, derrière ses frimas, aussi ignorée du monde jusqu'au jour où le tragique crépuscule de l'astre l'auréola de gloire. Car c'est d'elle qu'il est le plus question tout le long de ce livre, encore qu'il s'intitule Après la mort de l'Empereur et fasse rayonner la légende de Sainte-Hélène en Europe, dans les capitales de la Sainte-Alliance, et jusqu'à nos jours.
Ce sont d'humbles guides, qui ont entraîné notre auteur vers Sainte-Hélène; ce sont les «derniers serviteurs de l'Empereur», c'est Marchand, son valet de chambre,--encore que celui-ci ait fini comte et bien établi; c'est Noël Santini d'abord «gardien du portefeuille», à l'île d'Elbe; plus tard, aux Briars et à Longwood, tour à tour tailleur ou bottier adroit, ingénieux à utiliser les restes, barbier quand il le faut, chasseur à ses moments et pourvoyeur de la table impériale,-plus tard «la bête noire de la Sainte-Alliance»; Santini, dévoué jusqu'à l'assassinat, s'il l'eût fallu, et qui, renvoyé de Sainte-Hélène, apporta en Europe la plainte du grand captif et révéla au monde l'ignominieux traitement qui lui était infligé sur son roc, puis finit gardien du tombeau des Invalides; c'est encore Louis-Étienne Saint-Denis, ci-devant improvisé mameluk sous le nom d'Ali, puis en exil transformé par une décision de l'Homme--qui avait fait d'autres miracles--en un bibliothécaire exact, appliqué à ses fonctions comme un chartiste et qui nous livre le secret de toutes les lectures de Longwood; c'est enfin l'huissier Noverraz, «l'ours d'Helvétie», la fidélité vigoureuse mise au service du dévouement qui ne discute pas.
En compagnie de ces braves gens, si attachés, si désintéressés, puisqu'ils ne pouvaient pas même concevoir la pensée de faire figure devant l'histoire, M. Albéric Cahuet, qui, à l'aide de curieux papiers inédits, a pu reconstituer, pendant et après la captivité, leurs humbles existences, nous introduit dans la vie intime de l'Empereur déchu; cène sont plus seulement les pauvres appartements d'apparat où s'écoulent, interminables, les jours de l'exilé; c'est l'office et c'est la mansarde, «où parfois l'on pleure des larmes cruelles», et cela est presque plus émouvant encore, car nous sondons plus profondément la prodigieuse infortune, la détresse qui plane sur la maison de l'exil.
L'Empereur mort, l'ombre du gigantesque calvaire s'étend sur toutes les pages du livre. Elle enveloppe le mélancolique départ, au crépuscule, de la petite colonie française de Longwood le 26 mai 1821; elle plane sur toute la procédure et la correspondance diplomatique que provoque l'exécution difficile du testament impérial; elle donne un caractère sacré à la nuit shakespearienne de l'exhumation le 5 octobre 1840; et, de nos jours encore, elle contraint au recueillement les derniers pèlerins cosmopolites qui font escale à Jamestown pour aller--en suivant l'itinéraire indiqué par l'auteur--méditer dans la Vallée du Silence.
Dans ces études, si joliment éditées par la librairie Émile-Paul (3 fr. 50) et illustrées de précieux documents iconographiques, M. Albéric Cahuet a paré une documentation solide, passée au crible d'une critique judicieuse et sévère, des séductions d'un style élégant, pittoresque et souple; mais surtout, ce qui est l'un des charmes les plus entraînants de son ouvrage, c'est la belle flamme qu'on sent courir tout au long de ces chapitres alertes, émaillés d'anecdotes inédites, et d'un rare agrément.
La Guerre des Balkans.
Voici que paraît le premier livre sur la guerre; entendez: la première relation historique précise, vraie, et déjà définitive, des opérations bulgares en Thrace pendant les trente jours que dura la campagne. Ce ne sont plus là des notes hâtives, fiévreuses, parfois informes, d'un reporter qui, tenu à distance du champ de bataille, doit emprunter à son imagination les détails fantaisistes du drame qui s'y déroule.
Ce sont de véritables documents d'état-major contrôlés et complétés par les observations personnelles de l'auteur parmi les convois en marche, dans les camps retranchés devant Andrinople et sur la ligne du feu pendant les trois jours de la bataille de Tchataldja. Le brillant officier français qui a signé ce livre est bien connu de nos lecteurs. C'est le correspondant de guerre de L'Illustration, M. Alain de Penennrun, dont les articles impartiaux et parfois redoutables en leur netteté éloquente ont produit, il y a moins de deux mois, une si grande sensation dans les milieux militaires, politiques et diplomatiques. C'est par notre collaborateur, en effet, il convient de le rappeler, que l'on a su la vérité sur la canonnade de Tchataldja, si meurtrière pour les Bulgares. Ce sont les lettres, les croquis et les plans de M. de Penennrun qui, publiés par notre journal dans les plus stricts délais de l'actualité, et reproduits dans tous les journaux de Constantinople, ont, les premiers, fixé l'opinion sur la réalité de la résistance turque. Après quoi, notre correspondant est rentré en France où le rappelaient ses obligations militaires. Il considérait la guerre comme virtuellement finie et les événements, jusqu'ici, ont en effet confirmé qu'était close la période des opérations décisives.
Naturellement, l'ouvrage aujourd'hui publié constitue un ensemble méthodique, ordonné, fortement lié, revu minutieusement et complété par toutes les notes non encore utilisées.
Dans le premier chapitre qui, au point de vue préparation à la guerre, a un grand intérêt, l'auteur expose ce qu'il a su de la mobilisation et de la concentration des armées bulgares ainsi que ce qu'il a pu remarquer d'intéressant dans la constitution de leur ordre de bataille. Il y a joint de précieuses observations sur l'organisation générale des troupes, sur l'habillement, l'équipement, l'armement. Le second chapitre étudie les opérations de la deuxième armée, l'investissement d'Andrinople, puis le siège même de la ville. Le chapitre troisième traite des premiers combats qui ont suivi la prise de contact générale et, plus particulièrement, de ceux qui ont amené l'occupation de Kirk-Kilissé. Le chapitre IV est consacré tout entier à la grande bataille de Loule-Bourgas ou du Karaagatch. Dans le chapitre V, nous trouvons le récit de la bataille de Tchataldja à laquelle, nous le savons, assista l'auteur. Dans le chapitre VI enfin, M. de Penennrun a résumé les conclusions qu'il a cru pouvoir tirer de ses observations, à savoir notamment que, quoi qu'il puisse arriver maintenant et malgré la barrière de Tchataldja, la victoire matérielle et morale acquise par tant d'héroïsme ne pourra plus'être arrachée aux Bulgares, car l'offensive turque est désormais impossible.