Pour être exact et précis, le livre de M. de Penennrun (Édition Lavauzelle, 4 fr.) n'a rien de la sécheresse d'un rapport de manoeuvre. Il est vivant, descriptif, émouvant. II sera demain dans toutes les bibliothèques militaires de France et de l'étranger. Car, malgré la brièveté de la campagne de 1912, l'importance des effectifs engagés de part et d'autre, la rapidité et la grandeur des résultats obtenus, lui donnent une importance considérable. C'est un grand exemple--à étudier et à discuter par tous les écrivains militaires de demain--de ce que peut être la guerre contemporaine.
Un nouveau livre s'ajoute, cette semaine même, à celui de M. Alain de Penennrun que nous analysons ci-dessus: c'est Vers la Victoire avec les Bulgares, par le lieutenant H. Wagner, traduit de l'allemand par le commandant Minart (Berger-Levrault, 5 fr.). Mais il s'en faut que le nouveau venu ait le même intérêt,--et surtout la même valeur documentaire. Non qu'il ne fourmille de renseignements variés, de savantes considérations tactiques, d'anecdotes, de tableaux militaires adroitement brossés. On y entend
les cris assourdissants des adversaires; on y voit les lignes se replier en bon ordre. Malheureusement, nous sommes mal assurés que le lieutenant Wagner puisse, d'un front serein, redire le «J'étais là» du fabuliste. Pourtant, il a été, dès le début de la guerre, le plus cité, le plus exalté des journalistes. Que de feuilles ont empli leurs colonnes des lambeaux des articles qu'il envoyait du «théâtre de la guerre» à la Reichspost, de Vienne! Car nul ne donnait des détails aussi abondants et précis que ceux qu'il télégraphiait à son journal. Seulement tout finit par se savoir, et l'on apprit un beau jour--M. René Puaux, qui, lui, y fut voir, raconte assez malicieusement dans le Temps par quelles voies--que M. Wagner était surtout un homme d'une imagination très fertile, qui excellait à délayer, comme nous disons, les bulletins officiels. A la vérité, l'ancien correspondant de la Reichspost a retranché beaucoup, dans son volume, des descriptions dramatiques qui firent le succès de ses articles. Il ne consacre plus un chapitre à la bataille de Tchorlou,--que jadis il avait copieusement dépeinte. Il a effacé de ses tableaux quelques ruisseaux de sang. N'importe, avertis comme nous le sommes, nous hésitons à accepter même ce qui en reste. Le fac-similé même d'une de ses dépêches, reproduit en hors texte, n'arrive pas à nous convaincre. Nous conservons, comme on dit, de la méfiance.
LES THÉÂTRES
La Demoiselle de magasin, qui se fait applaudir au Gymnase, est la soeur cadette de cette Mlle Beulemans que tout Paris prit plaisir à retrouver non seulement de scène en scène, mais encore de théâtre en théâtre, et partout le succès l'accompagnait. MM. Fonson et Wicheler donnent à Paris une nouvelle pièce belge. Elle est toute simple, l'histoire en est menue, elle vaut surtout par les détails d'observation locale, par le dessin précis des caractères. La demoiselle de magasin fait d'abord la fortune de son patron, puis elle en épouse le fils, et tout le monde est heureux,--le
spectateur compris. L'acteur bruxellois Jacque fait la joie de cette pièce qu'il anime singulièrement de sa mimique si expressive, où il fait entendre l'accent le plus authentiquement belge, et dont il partagera sans doute longtemps le succès avec MM. Mylo, Duquesne, Berry, Gandéra et Mlle Jane Delmar, demoiselle de magasin fort séduisante.
M. Jacque dans la Demoiselle
de magasin.
M. André Antoine vient de représenter à l'Odéon la Maison divisée, oeuvre d'un jeune auteur, M. André Fernet. Cette pièce met aux prises des êtres qui s'aiment mais dont les idées diffèrent profondément et qui font passer ce qu'ils estiment être leur devoir avant leurs affections. Entre le ministre hostile aux idées nouvelles et son fils qui les défend réside un désaccord qui sera poussé au tragique: le fils sera tué par les soldats du père au cours d'une émeute. Puis, devant ce cadavre, le ministre rencontrera la femme que son fils aimait et dont il eut un fils: elle le refuse à son grand-père; elle le destine à sa vengeance. Ces sentiments exceptionnels et surhumains sont exprimés en un style sobre. Et cependant le drame est plus en propos qu'en action.
Pour la première fois, M. Raphaël Duflos vient d'interpréter le rôle d'Alceste à la Comédie-Française. Son élégance, sa distinction, mais mieux encore la compréhension parfaite de ce caractère d'amoureux, ont donné comme une jeunesse nouvelle, ou plus justement neuve, à ce personnage classique. Une telle création fait le plus grand honneur au brillant artiste et le public charmé le lui a témoigné par ses enthousiastes applaudissements.