GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR
Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de l'élevage.
Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de uhlans».
Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.
Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour quatre familles.
C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très importantes: celui d'un dépôt mortuaire...
Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une fourmilière, et les protestations ne manquent pas.
Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»
Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.
Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.