Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait, avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir apparaître.
Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait, d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter au-devant du colonel Villa.
La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion. La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son idole.
Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et de le suivre.
Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai. On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte, alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans l'azur tiède, altières, mélancoliques.
Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions, vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier, peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda de la route.
Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000 francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.
Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit, avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur, gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité, au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de lui dans l'avenir.
Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut bien accepter.
Etendu sur un divan et fumant sans relâche des cigarros de hoje, des cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur, puis de guérillero, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et fait de lui un outlaw.