Et pourtant il s'est passé là un fait extraordinaire, sans précédent dans l'histoire de ce peuple qui vit de l'adoration volontaire d'une idée: l'empereur infaillible et intangible. On a discuté la portée des rescrits impériaux et des paroles impériales. Avec un reste de formules savamment respectueuses, on a voulu savoir à qui incombait la responsabilité de ces ordres, celle de l'empereur ne pouvant être en jeu, ajoutait-on!
Lorsque l'ex-maire de Tokio, le bouillant Ozaki Yukio, déjà mal noté autrefois pour son tempérament démocratique et forcé de quitter le portefeuille de l'Instruction publique pour un mot malheureux à la tribune, lorsque M. Ozaki lança, à pleine voix, à la face du banc des ministres ahuris cette phrase: «Et si, par malheur, il venait à se produire une erreur dans un rescrit impérial, qui en prendrait la responsabilité, si personne n'a apposé son sceau au bas de cette parole sacrée, comme l'exige la Constitution, et comme on a omis de le faire lorsque Katsura a repris le pouvoir, abusant ainsi de la majesté impériale et la compromettant pour ses desseins ambitieux?», je m'étonnai de ne pas voir le plafond s'écrouler sur l'homme qui avait ainsi parlé. D'ailleurs le tumulte commença aussitôt: «Insolent! Traître! Socialiste! Retirez ce mot! Aucune erreur n'est possible dans le Chokugo!»
Mais, fort de son raisonnement, dans un pays constitutionnel, où tous les décrets impériaux doivent être paraphés par un ou par tous les ministres, suivant le cas, l'orateur ne retira aucun mot. D'autant moins qu'il attaquait non pas le pouvoir impérial, mais la camarilla qui en abuse avec une hypocrisie savante, pour son propre compte.
Au dehors, la foule immense assiégeait les alentours du Parlement. Des vociférations, des cris de mort parvenaient vaguement à nos oreilles.
Au dedans, une angoisse étreignait toutes les poitrines. Suspendu durant quinze jours, au mépris de la Constitution, le Parlement siégeait à nouveau pour la première fois. Durant ces deux semaines, le prince Katsura et ses deux sbires, le vicomte Oura, ministre de l'Intérieur, et le baron Goto, ministre des Postes et des Voies ferrées, avaient per fas et nefas essayé de former un nouveau parti politique pour faire échec aux constitutionnalistes de Saïonji. L'argent répandu à profusion, les promesses et les menaces avaient disloqué le parti nationaliste, Kokumintô; un air de corruption flottait sur certains bancs de l'hémicycle. La majorité restait sans doute à l'opposition, mais on voulait voir et savoir jusqu'à quel point l'audace du premier ministre, condamné par la voix populaire de tout le pays, avait bien pu faire de traîtres.
Qu'allait-il arriver? Dissolution de la Chambre? Nouvelle suspension? Démission du cabinet? La proposition d'un vote de non-confiance, signée par 250 membres sur 380 environ, fut développée, avec une éloquence rare et une violence à peine contenue, par M. Ozaki Yukio.
Un «traître» du parti Kokumintô, un verbeux orateur, M. Shimada Saburô, allait lui répondre lorsque le président, M. Ooka, se leva et dit: «Une parole impériale est descendue (vers nous) Chokugo ga kudarimashito».
D'un bond, tout le monde fut sur pied, la tête inclinée. Et, dans un silence religieux, on entendit: «Moi, en vertu de l'article 7 de la Constitution, je suspends à nouveau la Chambre pour cinq jours.» Sceau impérial, contresigné par tous les ministres d'État.
C'est ici que, pour un spectateur attentif, éclata la vanité du soi-disant respect pour le Chokugo que des braillards déclaraient infaillible tout à l'heure. En effet, tandis que la foule des députés, des journalistes et des spectateurs s'écoulait sans tumulte, les uns disaient: «C'est idiot! Une suspension de cinq jours! Ça ne rime à rien! Si encore c'eût été la dissolution; mais il n'a pas «assez d'estomac!» D'autres ajoutaient: «Bah! dans les cinq jours, il espère bien faire capituler d'autres consciences!»
C'était pourtant un ordre impérial; mais cette fois il était contresigné par des gens responsables, tandis que, lorsque Saïonji démissionna en décembre et que Katsura fut chargé de former le nouveau cabinet, Katsura avait obtenu pour lui-même de l'empereur un rescrit; il en obtint un second, avant d'avoir formé le ministère, pour forcer le ministre Saïto, de la Marine, à garder son portefeuille, alors qu'il voulait le quitter.