Nous dînâmes ce soir-là avec les officiers serbes, dans le hall de la maison du bey albanais. Tchoulef, le chef de la police, nous avait donné, en guise de garde du corps, pour la durée de notre séjour, un très beau révolutionnaire bulgare, avec une moustache blanche et de sévères yeux bleus. Cet homme, vêtu d'une sorte d'uniforme, portait sur sa casquette le nombre 1, et il le portait fièrement, car il signifiait, dans son opinion, qu'il était l'homme le plus utile de la troupe, comme il en était le plus âgé. Une aveugle fidélité est la qualité maîtresse du caractère de la plupart des paysans bulgares, et cet homme n'était pas une exception à la règle. Il avait reçu comme instructions de bien veiller sur nous. Pour demeurer fidèle à cette consigne, il insista donc pour entrer avec nous dans la salle à manger, avec son fusil. Il s'assit sur une estrade surélevée, dans un coin. Et pas un moment, au cours de cette longue Soirée, il ne nous quitta des yeux.
Le colonel Ristitch.
Les Serbes sont extrêmement sociaux. Ils aiment la bonne chère, la bonne compagnie «t les bous vins. Il y a, dans la région des Balkans, beaucoup de tziganes, et, tandis que les Bulgares refusent de les enrôler comme soldats, les Serbes les acceptent volontiers, dans l'unique but, je suppose, de leur faire jouer de la musique après dîner. Il n'y a pas un de ces gars basanés qui ne soit maître sur quelque instrument. Ici, par exemple, il y en avait deux qui jouaient du violon de façon à vous échauffer le sang dans les veines, et qui chantaient de si sauvages chansons slaves ou tziganes, en agitant leurs bras et se frappant l'un l'autre la tête de leurs tambourins, qu'on en oubliait leurs uniformes de soldats et que, rêvant, on s'imaginait transporté dans un camp de nomades, en quelque lointain désert, au milieu de scènes farouches d'amour passionné et de haine.
Était-ce l'effet de la musique tzigane, je ne sais, mais, vers le milieu de la soirée, le vieux policier nous protégeait, de son coin, avec une si intense fixité, et empoignait d'une telle énergie son arme qu'un brave lieutenant, qui est, en temps de paix, professeur dans une école supérieure, à Belgrade, éprouva le besoin d'aller à lui et de lui murmurer à l'oreille des mots qui, je l'imagine, avaient pour but de lui faire poser une minute son déplorable fusil. Le vieux camarade, machinalement, obéit. Mais, longtemps avant que nous eussions fini nos toasts d'adieu, tandis que montait le choeur émouvant de Oïslavana, le chant de ralliement de tous les Slaves, depuis l'Ob, bien loin en Russie, jusqu'à la Moldau et au Danube, il était de nouveau sur ses pieds, l'arme en mains, les yeux fixes. Positivement, je crois que si quelqu'un avait osé nous toucher seulement d'un doigt un peu rude, le vieil homme l'eût abattu sur l'heure.
EN ROUTE A L'AVENTURE
... La chevauchée à travers la rude montagne, d'Okrida à Elbassan, a toujours été considérée comme extrêmement hasardeuse. En hiver, seuls les plus hardis des montagnards s'y aventurent. Mais le matin où nous étions pour nous mettre en route il nous semblait qu'il y avait dans l'air quelque chose de plus grave encore que de coutume. Sans nous en donner les raisons précises, le commandant serbe d'Okrida avait déjà tenté de nous dissuader de ce voyage. Nous trouvant fermement résolus, aimablement il offrit de nous donner une escorte de cinq cavaliers. Nous attendîmes une heure la venue de ces hommes. Or, les jours d'hiver sont courts. Le moment arriva où nous commençâmes à nous dire que, réellement, nous aurions dû déjà être en route. Comme nous étions avec un jeune agent de police bulgare, un ancien révolutionnaire lui aussi, bien armé et bon fusil, nous n'avions nulle crainte.
Nous étions déjà en selle quand Tchoulef, le chef de la police, arriva à côté de mon compagnon et lui dit quelques mots à voix basse. Nous comprîmes alors le peu d'entrain des cavaliers à obéir aux ordres qu'ils avaient reçus. Peu de jours auparavant, d'après l'information que donnait Tchoulef, dans la passe même que nous devions traverser, une bande d'Albanais avait attendu, en embuscade, dix soldats serbes et un officier en mission spéciale. Le nombre des cartouches retrouvées sur place, plus tard, prouva que les Serbes s'étaient bravement défendus; mais pas un n'échappa. Afin de venger ce crime, un régiment entier avait été dépêché dans la montagne. Les Albanais, sans cesse renforcés après cet exploit, s'étaient retirés au nord, vers Darma. Près de cette ville, ils avaient préparé pour les Serbes une nouvelle embuscade, ayant projeté de les laisser gagner le centre d'un ravin escarpé et prêts alors à leur lancer, des hauteurs, des quartiers de roc et à les canarder en même temps, leur infligeant d'effrayantes pertes. Rien d'étonnant à ce que le commandant serbe, deux jours après un tel événement, demeurât soucieux et préoccupé.
Pendant quelques moments nous examinâmes entre nous la situation, après quoi nous décidâmes que rien ne serait changé à notre plan. Nous concluions, en effet, que notre situation vis-à-vis des Albanais était d'autant meilleure que nous n'avions avec nous aucun Serbe, D'autre part, l'homme que Tchoulef nous avait procuré pour conduire nos chevaux de bât était lui-même Albanais, un garçon blond, à bec-de-lièvre, propriétaire à Okrida; il serait homme à intervenir utilement en notre faveur, le cas échéant, à moins que nous n'eussions la malchance d'être pris comme cible d'un tir à longue portée.
Pendant deux heures et demie nous trottâmes lestement le long du rivage plat du lac d'Okrida, gagnant, à midi, la ville de Struga, dernier point habité par des Bulgares. Là, notre résolution faiblit quelque peu. Sur l'avis de notre policeman, nous nous rendîmes chez le commandant local et lui demandâmes de nous donner une escorte pour accomplir le reste de notre voyage.